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14 janvier 2014 2 14 /01 /janvier /2014 17:07

                         Le nouveau livre qu'Yves Mazagre devait publier aux éditions Losfeld n'est ni un recueil de poésie, ni un roman : plutôt une chronique, ou un journal, qui parcourt quatre mois – de septembre à décembre – de l'année 1959 : une année charnière pour l'auteur, alors âgé de trente ans (trente-deux en réalité ; mais il avoue lui-même cette petite tricherie, qu'on lui pardonnera...) et tout jeune médecin généraliste ; et surtout pour le monde, qui peine à digérer le « rapport Khrouchtchev » et se déchire dans la guerre d'Algérie.

                              Mais il semblerait que son éditeur lui fasse défaut....

C'est une chronique douce-amère, qui suit au jour le jour la vie d'un homme de gauche, dans une ville de province alors marquée à droite ; nous suivons avec émotion le fil des événements, entremêlés à la vie quotidienne d'un couple et de ses deux petites filles, et les blessures d'enfance qui resurgissent parfois avec la figure calamiteuse d'une mère obèse, aigrie et peu aimante...

La vie quotidienne s'entremêle à la grande histoire, et l'inquiétude pour une jeune amie malade, l'émerveillement de voir les enfants grandir, l'agacement d'un métier moins attrayant que prévu sont vécus comme un contrepoint aux menaces qui pèsent sur le monde.

J'avais un an seulement en 1959 ; petite fille unique d'un couple déjà vieillissant, je vivais dans une bulle magique qui m'épargnait tous les tourments. Ce n'est que beaucoup plus tard, en étudiant l'histoire, que je me suis rendue compte combien ce temps merveilleux de ma petite enfance avait été un moment tragique, angoissant, entre une effroyable guerre coloniale où l'on pratiquait la torture à tour de bras, la guerre froide et les prémisses de la « Crise de Cuba », et la menace nucléaire, de plus en plus présente... De tout cela je n'ai rien vu, rien senti. À cette époque, nous n'avions même pas un transistor !...

1959 : 54 ans déjà. Un temps infime au regard de l'Histoire, et pourtant un abîme immense ! Au point que tantôt les mots d'Yves Mazagre sonnent avec la plus grande familiarité (c'est bien de nous que l'on parle), tantôt ils frappent par une étonnante étrangeté.

Il nous parle ainsi de la menace nucléaire. À cette époque, les essais se déroulaient encore à l'air libre, et contaminaient joyeusement toutes les régions alentours. Et la France, qui espérait encore conserver l'Algérie, envisageait de les pratiquer en plein Sahara... Nous assistons « en direct » aux premières luttes du mouvement pacifiste, dont j'ai pu voir les derniers éclats dans les années quatre-vingt-dix. Yves Mazagre lui-même (ou plutôt Henry Lelièvre) préparait une conférence sur les dangers de la prolifération nucléaire, tant civile que militaire, mesurable aux taux de radiation dans le lait en poudre distribué aux enfants...

Le danger, alors, semblait imminent et monstrueux. La mort de l'Humanité se profilait au bout du chemin, et les signaux d'alarme se multipliaient ; un grand mouvement populaire se dessinait, dans de nombreux pays, pour le désarmement nucléaire...

Tout cela aujourd'hui semble bien lointain et dépassé. Et pourtant ! Les pires craintes de l'époque se sont révélées justifiées ; même les essais souterrains de Mururoa ont montré leur nocivité sur l'environnement et les populations, au point que désormais, plus personne n'ose officiellement s'y risquer. Quant au nucléaire civil, les catastrophes de Long Island, Tchernobyl et Fukushima ont amplement démontré la dangerosité de cette énergie...

Et pourtant, les indignations et les angoisses des années 50-60 semblent presque exotiques ; tout se passe comme si, au fil des années, la menace nucléaire était perçue comme une sorte de fatalité à laquelle on ne peut rien. Le mouvement populaire s'est comme étiolé ; seuls les écologistes (2 à 5 % du corps électoral en France) en sont maintenant porteurs... Le désarmement lui-même n'est plus un sujet d'actualité ; la chute de l'URSS, le surgissement de nouvelles menaces terroristes ont fait oublié le rêve d'un monde sans armes ; et pourtant, lorsque j'avais moi-même trente ans, avec quel enthousiasme accueillait-on l'annonce d'une destruction de Pershing et de SS20 !...

Le monde que décrit Yves Mazagre était à son image : encore déchiré par un passé douloureux – la guerre, et pour lui le souvenir crispant des blessures d'enfance – mais jeune, enthousiaste, combatif, porté par un idéal qui semblait à portée de mains.

Et le monde que nous vivons a vieilli ; il a perdu non seulement ses illusions, mais surtout sa volonté de « changer la vie », sa capacité à s'émerveiller de ses propres réalisations (et nous mesurons combien la médecine, par exemple, a progressé!), et tout simplement son appétit de vivre...

En ce sens, cette petite chronique nous invite à retrouver l'énergie de nos trente ans.

Et il serait dommage qu'il ne trouvât pas d'éditeur...

 

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