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Le blog d Artemisia L

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"Les Yeux noirs" de Dominique Bona ou l'histoire des sœurs Hérédia

"Les Yeux noirs" de Dominique Bona ou l'histoire des sœurs Hérédia

Marie de Régnier posant pour Jacques-Émile Blanche en 1893

Dans ce livre paru en 1989 aux éditions Lattès, la biographie Dominique Bona raconte, dans un style enlevé, l'incroyable histoire des trois filles du poète José Maria de Heredia, dont chacun a pu apprendre, au collège, quelques vers des Trophées :

"Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal..."

Les trois sœurs sont Hélène, la plus sage, qui épousera le savant Maindron, puis le redoutable et réactionnaire critique Doumic ; la plus jeune, Louise dite Loulouse, épouse malheureuse de Pierre Louÿs, qui mourra de tuberculose ; et surtout la cadette, la plus belle sans doute et la plus libre, Marie. C'est elle qui attire tous les regards.

Courtisée à la fois par deux poètes, Henri de Régnier et Pierre Louÿs, elle aime passionnément le second, mais lassée de ses atermoiements, elle finit par épouser le premier. Ce qui ne l'empêche nullement d'être, durant de longues années, la maîtresse et la muse du second, au vu et au su du mari... et du tout Paris ! Elle lui donnera d'ailleurs un fils, Pierre-Marie, qui n'héritera d'ailleurs ni des talents de son père, ni du caractère bien trempé de sa mère...

Henri de Régnier

Pierre Louÿs, par Bataille (1901)

Cette femme étonnamment libre écrivit pourtant, sous le nom de Gérard d'Houville, des poèmes pleins de fleurs et d'oiseaux, de beaux sentiments, en des vers impeccablement classiques... et dans une tradition héritée à la fois du Romantisme, de Baudelaire, et du Parnasse. Comme Anna de Noailles, son amie, comme Lucie Delarue-Mardrus, sa rivale en poésie, comme son mari et son amant, elle ignora tout de l'avant-garde naissante, et incarna, à son corps défendant, une fin de siècle !

À travers la vie des trois sœurs, Dominique Bona fait revivre une certaine société de la fin du XIXème siècle aux "Années folles", corsetée dans ses propos mais fort libre dans ses mœurs, oisive jusqu'à parfois, comme Pierre Louÿs, sombrer dans la pauvreté, politiquement indifférente quand elle n'est pas réactionnaire et farouchement antisémite (Anna de Noailles a dû faire scandale, elle qui s'affichait socialiste et dreyfusarde !) ; une société où l'on croise Léon Daudet, la frêle silhouette de Marcel Proust, le si décrié, car juif, Henry Bernstein, Gabriele d'Annunzio et tant d'autres... Un passionnant panorama d'une époque finissante, qui va sombrer avec le fascisme et la guerre.