Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
12 septembre 2009 6 12 /09 /septembre /2009 11:35

Rimbaud au théâtre.

M

ardi 7 mars 2006, théâtre municipal du Mans, 20 h 30. L’on donne les Illuminations, de Rimbaud, dites par trois comédiens et mises en scène par Thierry de Perretti.

Je m’attendais au pire, et j’avais raison.

Je m’attendais au pire, parce que je n’aime guère que l’on prononce devant moi de la poésie. J’ai beau savoir qu’elle fut d’abord orale, musicale même… rien n’y fait. Je ne l’aime que lue des yeux ou, à la rigueur, murmurée d’une voix très intime. La poésie, quelle qu’elle soit, ne s’accorde guère aux vociférations.

J’ai encore en mémoire, des années après sa mort, une lecture de Bruno Montels, durant un festival des « Voix de l’Ecrit » : une silhouette fragile, accroupie près d’une chaise, dos au public ; un doigt qui scandait, doucement, une rythme obsédant ; une voix, un chuchotement, au ras du micro… C’était fascinant. Nous étions suspendus, muets, à ce souffle presque inaudible, à ce texte sans fioritures…

Ou encore Christophe Tarkos – mort lui aussi ! notre mémoire est un cimetière – qui nous débitait, au tic-tac d’un réveil, avec un visage apparemment inexpressif, un de ces textes à la lisière de la folie…

 

Et puis Rimbaud ! Il est si facile de « faire de l’effet » avec ce poète, qui fut d’abord un personnage ! Le révolté hurlant, l’adolescent terrible et mal élevé, le « Voyant » magnifique et tragique…

Et il ne s’en priva pas, des effets, de Perretti !

 

Trois comédiens, un cercle de lumière, un écran géant où défilent des images de synthèse (ma foi, ce que j’ai préféré dans le spectacle), et un peu de musique électronique… Deux hommes, une femme : l’une se vautre à terre, rampe, à genoux ; les autres courent comme des dératés… Et puis tout se fige, dans des images convenues : Rimbaud, au premier plan, comme il s’est dessiné dans l’album zutique, veste de peintre, cigare au bec, haut de forme – et l’actrice, allez savoir pourquoi, en profite pour montrer ses seins. Rimbaud, au second plan, en poète presque adulte, ou en baroudeur ; et puis, le dernier Rimbaud, hagard, barbe de trois ou de huit jours, une jambe coupée… C’est démonstratif, pesant, grotesque. Madame Verdurin en étoufferait d’émotion.

 

Souvent, je fermais les yeux, et quand les comédiens ne hurlaient pas, quand ils ne se mettaient pas, arbitrairement, à grimacer sur le « wasserfall blond » d’  « Aube d’été », qui ne leur avait rien fait, je retrouvais un peu de la magie des Illuminations.

Et puis, les effets faciles, attendus… Rimbaud parle de la ville, de la vitesse (au fait, et « Les Ponts » ? oubliés ?) et l’on a droit à une image prise d’une caméra embarquée… Le feu, la destruction ? Aussitôt l’on voit des immeubles qui s’écroulent, et l’on songe, évidemment, au World Trade Center… Tout de même, ce Rimbaud, quel voyant !…

 

Et je ressonge, nostalgie encore, à Jacques Donguy, sa silhouette noire, immobile, devant un écran où défilaient, rythmées, violentes, fascinantes, des images de synthèse autrement belles, alors que d’une voix mécanique il débitait, halluciné, un texte généré par ordinateur, étrange, aléatoire, magique…

La poésie n’aime pas le « message » trop évident, trop nu, le sens dépourvu de mystère, et encore moins, peut-être, les jugements manichéens de la politique et de la morale. La poésie demeure au-delà du bien et du mal ; dans un langage énigmatique qu’aucune exégèse n’épuise, elle nous heurte, nous provoque, nous bouscule, elle nous dit d’autres vérités que le langage de tous les jours ; sinon, elle ne sert à rien.

 

Mais le pire, ce fut le dernier texte, ou l’avant-dernier : « Solde » :

 

SOLDE

A vendre ce que les Juifs n'ont pas vendu, ce que noblesse ni crime n'ont goûté, ce qu'ignorent l'amour maudit et la probité infernale des masses ; ce que le temps ni la science n'ont pas à reconnaître ;

Les Voix reconstituées ; l'éveil fraternel de toutes les énergies chorales et orchestrales et leurs applications instantanées ; l'occasion, unique, de dégager nos sens !

A vendre les Corps sans prix, hors de toute race, de tout monde, de tout sexe, de toute descendance ! Les richesses jaillissant à chaque démarche ! Solde de diamants sans contrôle !

A vendre l'anarchie pour les masses ; la satisfaction irrépressible pour les amateurs supérieurs ; la mort atroce pour les fidèles et les amants !

À vendre les habitations et les migrations, sports, féeries et comforts parfaits, et le bruit, le mouvement et l'avenir qu ils font.

À vendre les applications de calcul et les sauts d'harmonie inouïs. Les trouvailles et les termes non soupçonnés, possession immédiate,

Élan insensé et infini aux splendeurs invisibles, aux délices insensibles, – et ses secrets affolants pour chaque vice – et sa gaîté effrayante pour la foule.

A vendre les Corps, les voix, l'immense opulence inquestionable, ce qu'on ne vendra jamais. Les vendeurs ne sont pas à bout de solde ! Les voyageurs n'ont pas à rendre leur commission de si tôt !

 

L’acteur courait d’un bout de la scène à l’autre, s’arrêtant de temps en temps pour reprendre son souffle… et brailler « A ven-en-en-en-dre !!! » hystériquement, d’une voix à faire fuir les clients…

Je vois bien l’intention du metteur en scène : montrer l’indignation vertueuse du poète (et futur marchand d’armes) devant la vénalité de la société bourgeoise, qui s’ingéniait, déjà, à faire argent de tout ? Certes, certes, je veux bien… Mais j’ai peine à imaginer Rimbaud beuglant comme un veau ! Je l’imagine plutôt, énumérant calmement, froidement, ironiquement ses « A vendre », avec le détachement hautain et gouailleur d’un Tarkos… Et la dernière strophe n’est qu’un haussement d’épaule désabusé et méprisant…

 

Pauvre théâtre, réduit aux exercices de style maladroits d’apprentis-acteurs qui s’attaquent à tellement plus fort qu’eux ! Pauvre Rimbaud, devenu un « classique » pour professeurs de lycée – et pauvres lycéens ! L’un d’eux, qui tout au long de la représentation, murmurait dans mon dos pour sa voisine des « j’y comprends rien » désespérés, a eu en sortant LE mot de la fin : « P… mais qu’est-ce que je vais raconter au bac là-dessus, moi ??? »

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Présentation

  • : Le blog d Artemisia L
  • Le blog d Artemisia L
  • : littérature, réflexion, et aussi ce que j'aime : le Mans, Marseille... et les chats !
  • Contact

Recherche

Liens