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13 septembre 2009 7 13 /09 /septembre /2009 14:30

 

 

Le rapide prenait de la vitesse. Elisa s'appuya contre le dossier du siège et ferma les yeux. A l'habituelle douleur, lancinante, sourde, obstinée, lovée au creux de son ventre, s'ajoutait aujourd'hui la souffrance aiguë de la séparation. Vrillante. Intolérable. A hurler – mais on ne hurle pas dans le compartiment luxueux, capitonné, aseptisé d'un de ces rapides Trans-Europ-Express qui font rêver les badauds sur les quais, ceux qui n'iront jamais qu'à Marnes-la-Coquette ou à Amiens... Et ne pas même pouvoir pleurer !

C'était un voyage projeté depuis longtemps. «Il le faut, ma Chérie. Pour ta santé. Pour me revenir guérie, avec de belles joues roses... Quelques jours, quelques jours seulement au bord de la mer. De quoi as-tu peur ?» Justement, elle ne savait pas ce qui l'effrayait, une de ces intuitions bizarres, si ridicules aux yeux des gens rationnels... Il avait fallu consentir, pourtant. Jusqu'au denier moment, elle avait attendu, espéré qu'il la retiendrait, qu'il lui murmurerait : «Reste avec moi...» comme à chaque fois qu'elle avait voulu partir. Mais rien n'était venu. Cette fois-ci, c'est lui qui la poussait à ce voyage, et elle qui résistait, de toutes ses forces. Elle avait dû se résigner au départ.

Une semaine, juste une petite semaine. Pourtant, elle avait dans la bouche le goût amer du «jamais plus», et au creux de l'estomac, la contracture violente de la peur...

Ce train, d'abord. Pas comme les autres. Bleu métallique, luisant, magnifique, rangé au dernier quai dans un isolement insolite et superbe.

Et puis l'attitude de Jonathan, cette obstination farouche qu'elle ne lui connaissait pas, ce visage fermé, imperméable. Cette manière douce mais implacable de la pousser dans le wagon, d'installer ses valises dans le filet, bien calées, comme s'il craignait qu'elle ne saute du train avant le départ... Cet entrain factice... Et cette fuite brusque, dès que le sifflet du départ avait retenti, sans même attendre que le train s'ébranle... Elle avait tenté d'ouvrir la fenêtre – en vain, de courir à la portière – verrouillée... Alors, elle était revenue s'asseoir , la tête dans ses mains, toute secouée par une peur animale. Une femme maigre, qui semblait depuis longtemps installée dans un coin du compartiment, l'observait d'un œil ironique ; elle hocha la tête, sans un mot, avec un sourire méchant.

Le train glissait de plus en plus vite dans un étrange silence. Parfois il traversait des gares dont on ne pouvait lire le nom ; on entrevoyait des silhouettes, des lumières. La banlieue sans doute... Le soir tombait doucement. Les aiguillages faisaient à peine vibrer les roues ; les poteaux électriques, le long de la voie, giflaient l'œil douloureusement, à intervalle de plus en plus bref. Elisa se recroquevilla dans son coin : «Comme nous allons vite !»

Pour échapper un instant à son angoisse, elle essaya d'observer ses compagnons de voyage. Ils étaient peu nombreux dans ce compartiment luxueux et confortable, malgré cette dominante bleue qui glaçait l'atmosphère. Au fond, près de la porte donnant sur le couloir, cette femme maigre au sourire sarcastique qu'elle avait aperçue : pâle, les cheveux rares et sans couleur, les dents gâtées, un visage ravagé, elle n'avait pourtant pas beaucoup plus de trente-cinq ans. En face d'elle, un gros homme suait abondamment et respirait avec bruit. Bon vivant, sûrement, autrefois : il lui restait parfois comme une lueur espiègle dans le regard... Mais elle s'éteignait vite, et sa chair molle tremblait sous l'effet d'une vague terreur   Près de lui, un enfant d'une dizaine d'années dormait ou sommeillait. Lorsqu'il ouvrait ses yeux d'un bleu trop clair, il semblait ne rien voir.

«Mais qu'est-ce que je fais ici, avec ces morts-vivants ?» Elle oubliait la souffrance et la faiblesse qui la torturaient depuis des mois, elle se sentait jeune, et belle. Une vague de révolte la submergea. Pourquoi Jonathan avait-il tant tenu à ce qu'elle parte ? Pourquoi, surtout, avait-elle accepté ? Elle avait besoin de lui, de son étreinte qui la rassurait, de ses caresses qui seules parvenaient à calmer les spasmes qui la secouaient... Elle était auprès de lui plus une enfant perdue qu'une amante, et elle se le reprochait souvent. Mais qu'importait ; il était auprès d'elle, il écartait la peur, et cela suffisait. Et maintenant, elle voulait le retrouver. Elle se leva brusquement, mais fut prise d'un tel vertige qu'elle retomba lourdement. Le regard de la femme la brûlait. Elle ferma les yeux pour y échapper.

Alors elle se mit à attendre avec une impatience grandissante la légère poussé du freinage, un changement de ton dans la chanson très douce du train, qui lui annonceraient la prochaine gare. Elle descendrait. Elle se débrouillerait toujours pour rentrer. Ses forces ne la trahiraient pas, tant elle aspirait à rejoindre Jonathan. Elle imaginait déjà sa stupeur, son froncement de sourcils, comme s'il se fâchait, et son merveilleux sourire lumineux : «Ma petite folle...»

Mais rien ne venait. Le train longeait maintenant des talus très hauts qui cachaient presque le jour baissant. On ne voyait plus rien du paysage, et Elisa ne parvenait pas à se situer. Elle se reprochait d'avoir écouté trop distraitement les explications de Jonathan, qui, avec sa minutie coutumière, lui avait longuement décrit le parcours. Mais elle était si lasse... Et elle avait si mal... Elle n'avait entendu que le son de sa voix, et, blottie contre lui, s'était endormie dans sa chaleur. Que faisait-il à présent ?

Le gros homme la regardait depuis un moment. «Faut pas vous tourmenter comme ça. Vous savez, on s'y fait...» Elle sursauta. La voix lui paraissait irréelle, venue de très loin. Elle s'aperçut alors que c'étaient les premiers mots qu'elle entendait depuis le départ. Mais depuis combien de temps roulaient-ils ? Sa montre indiquait dix-sept heures, mais elle était arrêtée.

La femme en face de lui approuvait. «C'est inévitable. De toutes façons, ils finiront bien par prendre le même train, eux aussi !» Elisa la regardait sans comprendre. «Eh oui, c'est comme ça !» ricana l'autre, avec un air de satisfaction méchante.

Etaient-ce ces paroles énigmatiques ? Ou cette voix agressive, éraillée peut-être par l'alcool ou le tabac ? Elisa en éprouva un malaise persistant.

Les talus avaient disparu depuis longtemps, et soudain, ce fut la mer. Plate et luisante dans la nuit noire, on sentait à peine sa présence. Jonathan lui avait-il parlé de la mer ?

C'était l'heure où la douleur, sourde jusque là et à peu près supportable, éclatait en vagues violentes, indéfiniment prolongées. Elisa chercha fébrilement dans son sac les cachets qui lui apporteraient un faible et provisoire soulagement.

Une petite phrase dansait dans sa tête, insistante et agaçante, vestige ridicule de ses brillantes années d'étudiante : Geburt und Grab... Geburt und Grab... Un souvenir de Goethe. Et la suite, c'était quoi ? Pourquoi y pensait-elle, juste à ce moment ?

Geburt und Grab

Ein ewiges Meer...

«La naissance et la tombe, une mer éternelle...» Sans le savoir, elle avait murmuré ces mots, et la femme la regardait à présent d'un air presque apeuré. Là-bas, au loin, derrière la vitre, les vagues surgies du brouillard comme un mur s'écrasaient sur les rochers qui les déchiquetaient avec fracas. Une brume épaisse obscurcissait la vue. Elisa croyait entendre l'explosion de l'eau en myriades de particules blanches et l'appel lancinant d'une corne de brume, mais ce n'était sans doute que le grondement de son propre sang martyrisé dans ses artères. Le train glissait toujours, en silence.

L'enfant dormait, dans une position quasi fœtale. De sa bouche entrouverte s'échappaient de faibles gémissements, et, de loin en loin, une bulle de salive irisée. Par moments, un violent frisson secouait son corps malingre ; son père rajustait sa couverture, et le contemplait avec une sorte de dégoût. De fait, il ressemblait à un petit vieillard, avec cette maigreur qui faisait paraître énormes ses articulations, ces cheveux d'un blond trop blanc collés à son front, et ce tremblement des lèvres, à chaque respiration...

Tous, d'ailleurs, – et Elisa s'en aperçut avec horreur – semblaient soudain décrépits. La femme s'était tassée dans son coin ; son regard n'exprimait plus rien qu'une immense lassitude ; le gros homme s'essayait sans entrain à avaler un sandwich au saucisson, qui manifestement ne passait pas, mais empestait le compartiment. La lumière baissait toujours, mais nul n'avait songé à allumer le néon. La pénombre leur convenait. Sur la cloison, un miroir dessinait un rectangle luminescent. Elisa n'aurait eu qu'à se lever pour s'assurer qu'elle, au moins, n'avait pas changé, mais la douleur tapie au creux de son ventre, à peine apprivoisée, la dissuadait de bouger.

Le train longeait toujours le rivage ; mais à travers la brume on ne distinguait plus rien, pas même la silhouette d'un phare dont le faisceau rouge et vert trouait péniblement la nuit. Et toujours ce silence...

Un pas dans le couloir. Deux hommes jettent un coup d'œil dans le compartiment – des contrôleurs, sans doute, mais pourquoi sont-ils habillés de blanc ? L'un d'eux touche un bouton. La lumière jaillit, brutale. Tous les voyageurs, arrachés à l'obscurité bienveillante, se contemplent avec effroi. Même l'enfant écarquille un instant ses yeux vides.

«Nous arrivons bientôt ?» demande Elisa, pour dire quelque chose. Mais déjà, ils sont partis, laissant derrière eux cette clarté de salle d'opération.

Elle referme les yeux, tente de reformer pour elle-même l'image de Jonathan. Mais elle n'y parvient pas. Elle se souvient de certains détails, son accent un peu traînant, ce grain de beauté sur l'épaule droite, sa démarche. Mais tout cela dessine un portrait éclaté ; elle ne peut pas reconstituer le puzzle. D'autres figures viennent à présent s'y surimprimer, le visage de son père, beau vieillard aux yeux bleu outremer, quelques camarades d'école oubliées depuis longtemps, Michel, son premier flirt, qui s'est tué (quand, déjà ?) dans un accident de voiture.

Visages fugitifs, de plus en plus flous. Sont-ils morts ? ou vivants ? D'où viennent-ils ?

Des scènes surgissent aussi : Petite fille, elle joue dans un jardin de rocailles. Des cloches sonnent à toute volée. C'est dimanche, sa mère a fait un gâteau... C'est le soir, et tandis qu'un oiseau pousse à pleine voix son dernier chant, elle sauve des hannetons qui se noyaient dans le bassin... Elisa se sent glisser dans le sommeil. Elle ne résiste pas. La lumière a baissé, les autres ne sont plus que de vagues silhouettes... La vitre ne dessine plus qu'un rectangle d'un noir absolu.

La douleur a totalement disparu. Elisa n'éprouve plus qu'une vague contracture au creux de l'estomac, comme si le train avait amorcé une longue descente. Elle n'avait à présent devant les yeux que des taches de couleurs, des éclats de lumière de plus en plus doux, de plus en plus légers...

....................................................

Sans bruit, les infirmiers entrèrent dans le compartiment. Ils se penchèrent sur les voyageurs endormis, et les recouvrirent d'épais draps blancs.

Le train venait d'entrer en gare.

 

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