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15 septembre 2009 2 15 /09 /septembre /2009 14:34

La haute masse de la montagne. Quelques caravanes éparses le long d'un gave, au creux d'une vallée. Non loin de là, une voie ferrée o- passent, de temps en temps, des rapides, avec un halètement de cheval au galop. Et la nuit, étrangement claire. Le ciel étincelait d'une lumière froide, constellé de myriades d'étoiles qui lentement glissaient vers l'horizon et allaient sombrer au loin, derrière le massif...

Sélènè sortit silencieusement. Elle frissonna. L'air pourtant était doux et immobile. Mais tant de beauté la glaçait, tant d'incommunicable beauté !...

Elle s'avança, évitant de faire crisser les cailloux. Qu'importait, d'ailleurs ! Elle ne le réveillerait pas. Il dormait d'un profond sommeil de jeune homme sans exigence, tranquille, abandonné, la bouche entrouverte. On entendait à peine sa respiration régulière. Sélènè l'avait longuement contemplé. Comme toujours, cet air d'adolescent confiant et doux lui avait empli le cœur d'une onde de tendresse passionnée, mêlée de regret. Mais ses nerfs à vif, l'espèce de douloureuse impatience qui la taraudait depuis tant de jours furent les plus forts : elle s'en alla.

 

Elle marchait vite, maintenant, le long du ruisseau. Elle avait coupé à travers l'herbe haute o— se jouaient des drames minuscules, des fuites éperdues, des meurtres d'insectes. Elle buvait à longs traits l'air coupant de la nuit, cherchant à calmer sa fièvre - son irrépressible envie de départ. Son cœur battait à grands coups sourds dans sa poitrine, tandis qu'elle se livrait à elle-même l'éternel combat.

Partir ! Reprendre la route, la solitude hautaine d'où il l'avait tirée ; ne plus se sentir emprisonnée par quatre murs absurdes, par une foule de petits devoirs qui l'accablaient ; ne plus attendre, le nez collé aux vitres, le retour de l'Aimé...

Partir ! Ne plus vivre que pour soi, ne plus sentir ses mains chaudes et souples sur elle, dans l'émerveillement inépuisable des caresses ; combien de temps lui faudrait-il pour oublier ce sourire, cette attendrissante canine plantée de travers, cette lueur espiègle au fond de ses yeux ?

Partir !... La musique monotone et profonde du moteur, la lumière incertaine des phares dans le bleu de l'entre-chien-et-loup... et la route qui ne finit jamais.

Mais ce visage abandonné, là-bas, ce visage si doux, allait-elle le faire pleurer ?

 

La passion déjà se diluait entre eux dans la marée montante, écœurante, des habitudes. Déjà il ne la pressait plus de questions inquiètes, content seulement de sa présence. Il cherchait à nier en elle, ou pire, à tuer, cette part de l'ombre qu'elle aimait tant. Ce goût de la nuit, du mystère et du sens profond des choses, des longues contemplations, des musiques funèbres et des contes fantastiques, tout ce qui échappe à l'aigre rationalité, à l'optimisme des imbéciles heureux. Le memento mori  qui vous fait humain.

Mais lui ne voulait pas de memento mori. Tu es toute simple, transparente comme l'eau de ce gave. Tu seras ma femme, la mère de mes enfants, un peu la mienne aussi.

Il ne savait rien de ses escapades nocturnes.

 

Sélènè longeait à présent la voie ferrée. La lune éclairait les rails violemment, d'une lumière crue, fascinante. Ils dansaient devant les yeux éblouis et embués de larmes de la jeune femme, s'élançaient au loin, jaillissaient vers l'horizon, pont magique vers le ciel. Et devant ces traits de feu, Sélènè oubliait le visage aimé, les deux mois de bonheur qu'elle venait de vivre, les renoncements qu'elle avait consentis. Elle était seule, irrémédiablement seule, et libre.

Les étoiles avaient pâli, mais la lune brillait d'un éclat sauvage, hallucinant, aveuglant. Hypnotisée, Sélènè marchait, la tête vide, tendue dans l'attente d'elle ne savait quoi. Cette nuit, quelque chose de définitif allait s'accomplir.

 

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Dans un grand fracas le rapide s'immobilisa. Des valises dégringolèrent des filets, blessant des voyageurs. Il y eut des cris de panique.

Le conducteur affirma avoir vu la forme blanche d'une jeune femme qui courait sur la voie. Mais l'on ne retrouva aucune trace humaine. Seulement quelques fragments d'un métal d'origine inconnue.

L'homme, soupçonné d'avoir bu, faillit être révoqué et ne dut son salut qu'à une ferme intervention de son syndicat. Mais il fut désormais confiné aux lignes locales.

 

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La nuit était soudain devenue très noire, comme une lampe qu'on éteint. Dans la caravane, un jeune homme tranquille continuait à dormir. Rêvait-il ?....

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