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16 septembre 2009 3 16 /09 /septembre /2009 14:37

Ecrit à Croix de Vie,

Un soir de la fin février

 

Le soir tombait, avec son cortège de brouillard et de froid. Marion frissonna. Cinq heures... Julien n'allait pas tarder à rentrer. Peut-être... Il revenait de plus en plus tard, depuis quelques temps, cherchant mille et un prétextes, d'ailleurs plausibles, pour retarder son retour. C'était un apéritif au bureau, une réunion syndicale, un dossier à terminer... Et Marion, rongée d'inquiétude, attendait.

Charmante, la maison, chaleureuse même. Une harmonie de tons ocres et dorés ; des meubles fonctionnels que réchauffait le pin des landes ; des bouquets de soie dans des vases raffinés, car Marion détestait les fleurs coupées, déchirées vivantes, aspirant avidement une eau bientôt saumâtre et qui ne pouvait que prolonger leur supplice... Au mur, des reproductions de Dufy et de Léonor Fini... Oui, une ambiance élégante, rassurante. Mais rien qui pût faire oublier le rugissement furieux des vagues, en bas, juste au pied de la falaise, et le grondement de l'eau, et les coups de canon de la mer déchaînée sur les rochers noirs. Un peu plus loin, à quelque cinq cents mètres, le spectacle du Trou du Diable, une cavité où la mer s'engouffre et rejaillit en geyser, attirait quelques badauds. Mais ici, dressée sur son éperon, la maison tournait le dos à la route, dans une solitude totale, inapprivoisable, et toute entière dédiée à la violence du flot qu'elle dominait.

 

Marion se tordait nerveusement les mains. Seule dans ce vacarme, au milieu de la tempête ! Attendre !... Attendre le bruit rassurant, enfin, de la voiture, la lumière des phares, les pas dans l'escalier... Et ce serait lui, joyeux ou fatigué, mais toujours insoupçonneux de cette angoisse qu'elle n'osait lui avouer...

 

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Cette maison, Julien l'avait toujours connue. On l'appelait, dans le pays, «la maison du Parisien». C'était un inconnu, dont on n'avait même pas retenu le nom. On savait seulement qu'il arrivait de loin, et ne parlait à personne. Il venait souvent rêver, des heures durant, près du Trou du Diable, cette marmite infernale où s'engouffrent les vagues, les jours de grande marée. Puis il avait acheté un bout de terrain invendable, au fin bout d'une falaise rongée par les flots et menacée d'éboulement à chaque tempête ; et l'on avait vu surgir une villa étrange, toute entière tournée vers la mer, et n'offrant à la route qu'une façade aveugle. «Un fou !» dirent les gens du pays. «Il ne dormira pas beaucoup les nuits de gros temps !» Mais il n'avait cure du bruit des flots sur les rochers. Peut-être cela couvrait-il, après tout, un vacarme intérieur plus oppressant ?

Cela avait duré trois ans. Le Parisien sortait de temps en temps, quand la nuit tombait et que les curieux avaient regagné le bourg, et allait méditer au Trou du Diable.

Un jour, il ne reparut plus. Certains indices laissèrent à penser qu'il avait glissé.

La maison resta longtemps fermée. Puis l'on vit apparaître un écriteau : «A vendre». Aucun des héritiers, à supposer qu'il y en eût, n'avait voulu s'installer là. On les comprenait.

 

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Un vieil original, un ancien marin-pêcheur à la retraite qui dédaignait généralement de répondre au nom de Théophile D., comme à toute autre forme d'interpellation d'ailleurs, acheta un beau jour la maison abandonnée. Il voulait tourner le dos aux vivants, parce que lui, lui qui connaissait chaque respiration de l'Océan, chaque phare, chaque balise, chaque rocher affleurant, s'était soudain senti étranger à son propre pays, devant le déferlement d'une autre marée : celle des touristes, avec leur cortège de magasins de simili-luxe, leur bimbeloterie plus humiliante encore pour ceux qui la vendent que pour ceux qui l'achètent, leur musique, leur vacarme, leurs couleurs – Théo est d'une génération où l'on n'aime que le gris. Et ces immeubles bizarres, ces «marinas» qui défigurent la côte, et l'engeance des plaisanciers, la pire de toutes, car ils prétendent connaître la mer, et ils ont de l'argent...

Pour la première fois de sa vie, Théo avait fait une folie : il avait vendu tout ce qui pouvait se vendre, contracté un petit emprunt, et acheté cet Ermitage, ce Nid d'aigle, plus inaccessible aux imbéciles du bourg que les gîtes des fous de Bassan. Et il acheva ses jours dans une solitude à peu près totale, ne consentant à ouvrir sa porte qu'au facteur et à quelques fournisseurs. Le seul accès à la route était hérissé d'écriteaux : Attention, danger, pièges à loups...

Un jour, il cessa de payer ses factures EDF. Le jeune employé chargé du recouvrement s'étonna de trouver la maison ouverte. Dans la cuisine, Théo gisait de tout son long. Sa mort remontait à plusieurs jours déjà...

 

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Julien habitait près du Mans, mais éprouvait quelquefois le besoin de respirer l'atmosphère violente de Croix-de-Vie. Il y avait passé toutes ses vacances d'enfant, et il tenait à faire partager à Marion, qu'il venait d'épouser, ses souvenirs les plus précieux. La jeune femme passa le test avec succès : elle fut immédiatement séduite par l'animation du petit port, les bateaux multicolores, le vent plus doux que partout ailleurs, et le brisement des vagues sur les rochers noirs.

Un jour, au cours d'une promenade au Trou du Diable, Marion pointa son doigt vers la maison sur la mer : «Quelle drôle de villa ! Elle me plaît. Est-elle à vendre ?» Elle l'était. Julien tomba amoureux de l'étrange demeure ; Marion, inquiète à la réflexion et songeant aux soirs de tempête, aux plaintes de la corne de brume sur la jetée proche, au déferlement des flots, aux craquements de la maison toute entière, regrettait de s'être enthousiasmée trop vite ; mais un vague romantisme l'attirait à cet endroit. Et puis, le soleil brillait ce jour-là : la mer paisible resplendissait autour de la falaise comme une nappe de métal. Julien, radieux, parvint à l'apaiser : comme ils seraient heureux, ici ! Il demanda incontinent sa mutation.

 

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Julien n'était toujours pas là. Le vent soufflait en rafales, plus triste encore, plus funèbre que d'habitude. Mais que fait-il donc ? Julien ! Julien ! Comme elle a peur, dans cette maison sinistre ! Seule, malade, au bord de la folie. N'a-t-elle pas cru, tout à l'heure, que la maison tremblait, penchait, allait s'abîmer dans la mer ? Et s'il ne revenait plus ? L'angoisse s'est emparée d'elle ; ni les raisonnements, ni la musique qu'elle met à fond ne peuvent la maîtriser.

Elle doit, elle doit entendre une voix humaine : elle décroche son téléphone. Pas de tonalité ! Un silence absolu, définitif...

C'en est trop. Tout, plutôt que de l'attendre, encore et encore, avec cette peur qui lui serre les tempes, qui l'étrangle, l'empêche même de hurler tant elle souffre...

Elle sort sur la route. Elle ne voit rien. A peine discerne-t-elle, vague mais étonnamment près quand même, le geyser blanc et le fracas du Trou du Diable. Attirée malgré elle, elle s'avance dans le noir, assourdie par le claquement des vagues, aveuglée par les embruns, giflée par les rafales. Sous ses pieds, l'herbe dure, puis le sable humide où elle s'enfonce. Le vide, là-bas, au bout... Le vide... Le vacarme de l'eau et du vent... Derrière elle, le trou noir de la route toujours déserte. Julien ne rentrera donc plus.

 

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D'elle non plus on ne retrouva rien. Personne ne l'avait vue, n'avait entendu son cri. Julien attendit longtemps, croyant à une fugue, sans comprendre. Puis il revendit la maison.

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