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1 octobre 2009 4 01 /10 /octobre /2009 20:35

Ma très chère,

 

 

Qui dira que l’on s’ennuie, au Mans, en plein mois d’août ? Je revenais le long de la rue Gambetta, chargé de ces livres qui font ma nourriture quotidienne - tu connais cette longue artère, dont un côté offre toujours au passant une ombre voluptueuse… - lorsque mon attention fut attirée par un bruit étrange émanant du caniveau, ou plus précisément d’une bouche d’égout qui se trouvait là.

Une chatte s’y était réfugiée. Une chatte, ou plutôt un chaton, à peine six mois, avec encore ces yeux de couleur incertaine qui gardent encore la trace du bleu de l’enfance. Je voulus l’attraper ; elle me griffa la main avec une sauvagerie qui me stupéfia.

Tu sais que dans une vie antérieure, je fus Saint-Bernard ou Terre-Neuve. Je ne pouvais la laisser là. Je revins quelques instants plus tard, muni d’une caisse en carton et de gros gants de jardinier. Elle m’attendait, terrée au fond de son trou. Je ne lui trouvais pas l’air méchant, seulement apeuré, comme si elle n’espérait plus rien de bon des hommes.

Je soulevai la plaque d’égout, parvins à la saisir. Dieux ! Quels hurlements ! Un feulement de tigre qui déchirait ce petit corps, et des griffes, des griffes !… toutes les fenêtres du quartier s’ouvrirent en même temps, des gens sortirent sur le pas de leur porte, et chacun y alla de son petit commentaire.

« C’est une chatte sauvage, dit l’un.

-       Non point, elle porte un collier ! répondit l’autre. C’est une chatte d’appartement, qui n’avait jamais posé le bout de sa patte dans la rue, et qui est donc toute affolée… »

Ne prêtant qu’une oreille à ces conjectures, je parvins à enfermer le petit fauve dans le carton, non sans me faire au passage labourer l’avant-bras. Ces gants sont toujours trop courts.

 

Je la fis sortir avec précaution dans mon salon. Elle gronda, me lançant un regard sans aménité, puis se glissa hors de la caisse. Churchill, mon compagnon-chat, ainsi nommé à cause de sa rondeur et de sa malice, vint la saluer. Je m’attendais à un pugilat, mais la tigresse savait aussi se comporter en Dame : elle lui renifla le bout du nez, émit un vague bruit de gorge… et Churchill, instantanément, se mua en jeune gandin amoureux, ce qui, en raison de sa corpulence, tenait de l’exploit.

 

Fanny -ainsi la nommé-je, par devers moi - était belle. Petite, ronde, le pelage d’un gris presque blanc, à peine tigré, les yeux changeants mais délicieusement cerclés de noir… Une petite princesse, affamée, assoiffée, mais fière, acceptant tous les hommages, excepté la main de l’homme. Impossible de tenter même une caresse sans déclencher en elle les marques de la plus sauvage terreur. Avec Churchill, elle était parfaite : mutine, séductrice mais distante, aimable sans la moindre trace d’obséquiosité…

 

Elle passa la nuit dans un recoin ; le matin la trouva dans les mêmes dispositions. Quant à moi, je m’interrogeais : comment un animal aussi doux, aussi raffiné pouvait-elle se transformer en folle hurlante et griffante et mordante au moindre contact humain ? Que lui avait-on fait ? Puisqu’elle avait un collier, il fallait bien que quelqu’un l’ait approchée ; la main humaine avait bien dû, au moins quelque temps, signifier pour elle tendresse et douceur ?

 

J’eus la réponse dans le journal du surlendemain. A quelques maisons de l’endroit où je l’avais trouvée, une grand-mère qui vivait seule avec deux ou trois chats avait été sauvagement assassinée par son petit-fils. Le jeune homme s’était introduit auprès de la vieille femme sans méfiance ; il l’avait brutalisée, frappée, jetée par terre et finalement étranglée pour lui voler ses économies. Dans sa folie meurtrière, il avait tout détruit dans la maison, s’était même acharné sur les chats, ceux-là du moins qui n’avaient pu lui échapper. Le tout pour cinq ou six cents francs !

Bien, les voisins n’avaient rien entendu.

 

Ainsi, ma princesse était une rescapée, une survivante. A jamais traumatisée par les cris et la violence. Elle qui ne sortait jamais, ne voyait jamais personne, ne connaissant que sa vieille maîtresse… Le monde extérieur s’était découvert à elle sous un jour sanglant qu’elle ne pourrait oublier. En toute main d’homme, elle voyait celle du meurtrier.

 

Peut-on tuer pour six cents francs ? Ma très chère, toujours aussi naïve !… Des couples se défont, des vieux sont abandonnés pour une somme misérable… j’ai même vu une mère renier ses enfants pour quatre cents francs !… Ainsi va le monde…

Et nous, ma très chère, quand nous reverrons-nous pour régler cette affaire de pension alimentaire ?…

 

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commentaires

roselyne martel-saintagne 13/10/2009 18:33


bel article, mais que de misères pour les deux et quatres pattes. C'EST SCANDALEUX. Longue cohabitation à tous
Amicalement
Roselyne


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