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17 août 2010 2 17 /08 /août /2010 15:34

Rouge Brésil (2001)

Biographie de Jean-Christophe Rufin

 

Docteur en médecine, Jean-Christophe Rufin a également fait Sciences po. Au début des années 1970, il se rend 'incognito' en Ethiopie, pays alors ravagé par la guerre, et rejoint les bataillons humanitaires. Ancien vice-président de Médecins sans frontières, directeur d'Action contre la faim, il a mené de nombreuses missions en Afrique et en Amérique latine. Ces séjours lui inspirent deux romans, tous deux récompensés par un prix Goncourt, le premier par celui du premier roman, et le second par le 'vrai' Goncourt : 'L' Abyssin' et 'Rouge Brésil'. Son militantisme de la première heure ne l'empêche pas de poser un regard critique sur la gestion de l'humanitaire et sur les travers de la démocratie en général. Pour preuve, il fait paraître plusieurs essais analysant finement notre système actuel, et un roman d'anticipation, 'Globalia' en 2004. Jean-Christophe Rufin y imagine un univers si politiquement correct, tellement démocratique, qu'il en devient tyrannique. Il revient très fort en 2007 avec 'Le Parfum d'Adam' dans lequel il s'attaque aux codes du thriller pour signer un roman d'espionnage planétaire. Toujours impliqué dans l'humanitaire, Jean-Christophe Rufin est élu président d'honneur d'Action contre la faim après en avoir quitté la direction. Très attaché à l'Afrique, il est nommé ambassadeur de France au Sénégal le 3 août 2007 sur les conseils de Bernard Kouchner. Le prix Goncourt 2001 semble peu décidé à se reposer sur ses lauriers et, en 2008, il sort une autobiographie / confession attachante : 'Un léopard sur le garrot'. Quelques mois plus tard, il est élu à l'Académie française, prenant ainsi le fauteuil de l'écrivain Henri Troyat.

 

Résumé (Folio n° 3906) :

Deux enfants sont embarqués dans l’expédition de Villegagnon au Brésil ; c’est par leurs yeux que nous assisterons à la traversée, à l’arrivée de Villegagnon sur l’île qui deviendra Fort-Coligny, à la difficile construction du Fort, dans la grande tradition des chevaliers de Malte, spécialistes des fortifications maritimes, du départ peu glorieux de Thévet, et enfin de l’arrivée des Protestants –  dont Léry fit partie –  qui aboutit à une véritable guerre civile au sein de la colonie.

Des deux enfants, l’un, Just, deviendra le protégé de Villegagnon ; l’autre, Colombe, arrivée déguisée en garçon, envoyée auprès des Tupinambas pour apprendre leur langue, finira par vivre avec eux ; après le départ de Villegagnon et la prise de la petite colonie par les Portugais, Just la rejoindra ; durant cinquante ans, ils organiseront la résistance contre les Portugais, avec les survivants de la colonie et les Indiens.

C’est donc un point de vue tout à fait différent de celui de Léry qui s’exprime ici, moins partisan, plus nuancé… Mais l’on peut s’amuser à retrouver des points communs, en particulier dans la description de la faune (le paresseux, p. 566) ou des Indiens. Léry lui-même n’est pas absent du livre, même si son œuvre est réduite à sa plus simple expression (p. 522).

 

André Thévet :

Ce cordelier savant est présenté d’une manière assez ridicule : géographe et navigateur assez piètre, il n’indique que par hasard le chemin de la terre (p. 135-136 ; imbu de lui-même, il ne reconnaît jamais ses erreurs. Il perd toutes ses affaires lors du débarquement sur l’île, supporte fort mal l’absence de luxe et de pompe des cérémonies religieuses, résultat à la fois de la précarité de la colonie, et de l’horreur de Villegagnon pour la pompe catholique ; et il finit par s’en aller sur le bateau qui part en France demander du renfort : la « maladie » invoquée dans ses biographies officielles pour justifier son rapatriement prématuré serait donc de nature diplomatique… (p. 282)

 

Villegagnon

Villegagnon est un chevalier de Malte[1][1] ; le portrait qu’en donne Ruffin est plus nuancé que la charge de Léry ; physiquement, c’est une force de la nature, doué d’une voix puissante ; mais, moralement, il présente quelques failles. Cf. p. 164 : « sous son apparence rugissante, Villegagnon montrait des failles par lesquelles il était facile de s’en rendre maître. Il voulait en faire un page [de Colombe], mais elle avait compris que c’était d’un fou dont il avait besoin. »

Comme beaucoup de catholiques de la première moitié du XVIème siècle, Villegagnon n’est pas hostile à la Réforme : grand lecteur d’Érasme, il déteste la pompe de l’église de Rome, et souhaite revenir à une liturgie plus simple. Il connaît d’ailleurs personnellement Calvin, dont il a été le condisciple ; et c’est lui-même qui écrit au maître de Genève pour lui demander des renforts ! (p. 289-290) ; ce qu’il sait de celui-ci lui fait espérer de fructueuses discussions théologiques qui donneront à sa colonie une vie spirituelle plus riche, et surtout contrebalancera l’influence corrosive des « Truchements Normands » installés sur la terre ferme, et qui vendent femmes et alcool de cahouin aux Français…

Il fait donc partie de ceux qu’on appellera les « moyenneurs », qui souhaitent une synthèse, un compromis et une réconciliation entre les deux camps, et qui ont appelé de leurs vœux le Concile de Trente[2][2], qui s’éternisera et ne tiendra pas ses promesses.

Malheureusement, les Protestants qui débarquent sur l’île ne ressemblent pas à ceux qu’il a quittés en France ; ils sont devenus sectaires et dogmatiques, et prétendront rapidement contester son autorité sur la colonie, et imposer strictement leurs vues, quitte à convertir (ou à chasser) les catholiques présents.

Face à cela, on verra peu à peu Villegagnon se métamorphoser, s’enfermer sur lui-même, se livrer à des excentricités vestimentaires et surtout à une cruauté qui finira de détacher de lui ses partisans (p. 459-461).

En somme, Ruffin inverse les rôles : ce n’est pas la cruauté de Villegagnon qui a suscité la rupture avec les Protestants, mais l’intransigeance de ceux-ci qui a provoqué la dérive de Villegagnon.

Les Protestants :

Dès l’abord, ils sont présentés comme de sinistres « hommes en noir », dont l’attitude, d’ailleurs, est pour le moins ambiguë : ils condamnent essentiellement le luxe dont ils sont eux-mêmes privés, estimant tout à fait anormal, par exemple, que Villegagnon loge dans un gouvernorat, et qu’on leur demande, à eux, de participer à la construction du fort.

Mais l’essentiel est leur intolérance religieuse, qui interdit tout compromis, et finit par rendre la coexistence impossible dans l’île. (p. 386)

Le point d’achoppement le plus rude est le problème de l’eucharistie, clairement décrit par Ruffin (p. 388-389).

 

Les Indiens :

Par opposition au climat délétère de l’île, le monde des Indiens apparaît celui de l’harmonie et de la beauté morale –  Ruffin va plus loin que Léry, dont il méconnaît d’ailleurs la sympathie pour les Indigènes. L’on retrouve des scènes décrites par Léry : la première rencontre, méfiante, la « salutation éplorée » (p. 186), le cahouin (p. 207), et surtout le problème du cannibalisme, p. 242 et 473 : où l’on verra les Indiens, détournés de leur coutume barbare par un Européen qui vit parmi eux, faire grâce à un prisonnier.

Les Indiens seront l’ultime refuge et les derniers alliés des Français en France Antarctique.



[1][1] Ordre religieux, à vocation médicale et humanitaire, fondé en 1080 ; il devient militaire au XIIème siècle, pour protéger les chrétiens de Jérusalem. Apprécié de la noblesse, l’ordre hospitalier reçoit de nombreuses richesses et fonde des commanderies en Occident. En 1291, les chrétiens perdent St Jean d’Acre, et les chevaliers de Malte doivent se replier à Chypre, puis à Rhodes (1310), d’où ils dominent toute la mer Égée. En 1522, assiégés par les Turcs, les Chevaliers quittent la Méditerranée orientale. En 1530, ils s’installent à Malte ; en 1565, ils subissent un terrible siège des Ottomans, mais ils sont secourus à temps par les Espagnols. Enfin, en 1571, les Chevaliers s’illustrent dans la bataille de Lépante, où la flotte ottomane est détruite. Par la suite, ils combattront en Méditerranée contre les corsaires d’Afrique du Nord – et se livreront eux-mêmes à la « guerre de course » : La Valette devient un marché d’esclaves. La plupart des grands amiraux français des XVII et XVIIIème siècle seront des chevaliers de Malte.

[2][2] En 1545, un concile est convoqué à Trente pour régler les problèmes religieux : on l'attendait depuis 1521 ! Il durera 18 ans, se déroulera dans trois villes, et marquera la rupture avec l'église médiévale, et le début de la Contre-réforme. Il entérinera surtout le schisme entre catholiques et protestants, en Allemagne (paix religieuse d'Augsbourg : cuius regio, eius religio, principe qui stipule que tous les sujets d'un État doivent embrasser la religion du Prince), et en France, où les guerres de religion se déchaînent jusqu'en 1598 (Édit de Nantes).

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