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SILVERE DEROUET

 

- I -

 

 

  LES TEMPS NOUVEAUX 

 

 


 

CHAPITRE I

 

La belle illusion.

 

                        Silvère et ses amis débarquèrent à Paris, ce 14 juillet 1790, sur le coup de cinq heures du matin. Ils avaient loué, à cinq, une "Turgottine", voiture assez légère, inventée par le ministre Turgot, en des temps déjà anciens.

                        Les rues de la capitale étaient déjà noires de monde ; d'ailleurs, en l'occurrence, l'adjectif "noires" convient assez peu, car malgré l'heure matinale, et la lumière crasseuse d'un temps bouché et pluvieux, nos jeunes provinciaux furent saisis de l'extraordinaire ramage de couleurs que formaient les habits, les coiffes, sans parler des lampions et des guirlandes qui ornaient toutes les rues. Ils en oublièrent instantanément les fatigues d'un voyage de quatre jours, les désagréments de la mauvaise auberge où ils avaient dû dormir, la veille, à Rambouillet -tous les cinq dans le même lit aux draps crasseux, avec le ronflement puissant d'un quidam dans la chambre à côté, et une indéfinissable puanteur de rance, de graillon, de moisi... Mais bah ! Ils étaient jeunes, et ils allaient voir l'apothéose de la Révolution !

                        Tous venaient du Mans ; Silvère, François et Thibaut avaient dix-neuf ans et travaillaient tous trois comme petits clercs ou secrétaires chez un notaire manceau, le père Bonnefoy, un assez brave homme, féru des idées de Voltaire et si enthousiasmé par la Révolution commençante qu'il avait envoyé ses employés assister à la grande fête de la Fédération. Lui-même aurait bien voulu les accompagner, si une violente attaque de goutte ne l'avait cloué au lit. François et Thibaut étaient fils de confrères ou d'avocats ; Silvère Derouet, quant à lui, était l'arrière petit-fils d'un marchand de toiles qui avait fait fortune dans le commerce de l'étamine, au moment où cette fabrication, une spécialité du Mans inventée par un certain Véron, connaissait un fabuleux essor.

            Silvère Derouet l'Ancien s'était installé dans les années 1720, grâce à un petit capital accumulé par son père, fabricant à son compte, grâce surtout à un riche mariage avec Marie-Madeleine Tireau, fille d'un fabricant de bougies, autre grande production mancelle. Cette brillante alliance lui avait permis, au bout de quelques années, de s'installer dans une belle maison du centre ville, rue Bourgeoise, à une rue d'écart de la fameuse "maison à la Sirène" que s'était fait construire Véron du Verger, le descendant fortuné du premier Véron.

            Peu à peu, sa clientèle s'était élargie : par tout un réseau d'intermédiaires, il vendait ses belles étamines noires sur la plupart des marchés français, et aussi en Italie, en Espagne, et jusqu'en Amérique latine. Ses entrepôts regorgeaient de pièces de toiles.

            Il n'avait qu'un fils, Thomas ; mais celui-ci mourut brusquement, en 1745, à trente-deux ans, sans même avoir pu prendre la relève de son père. Il laissait derrière lui un jeune garçon d'un an, Jean, le père de notre Silvère.

            Ce fut le grand-père qui éleva le petit. Décelant très vite en lui un esprit vif et entreprenant, il lui fit apprendre les langues étrangères en même temps que le latin, et l'initia très tôt à la gestion des affaires. Mais celles-ci exigeaient d'énormes mises de fond, tandis qu'il fallait attendre au moins dix-huit mois avant qu'une transaction commerciale ne rapporte - encore fallait-il compter avec les naufrages ou les incendies dans les entrepôts, autant de pertes sèches. Il fallait donc continuellement emprunter. Et lorsque Jean succéda à son grand-père, à la mort de celui-ci, en 1774, la grande époque de l'étamine était déjà passée ; la concurrence étrangère, anglaise notamment, se faisait plus rude, les marchés se raréfiaient. La mode aussi changeait : aux étoffes noires, on préférait des cotonnades plus légères, aux couleurs vives. Il n'y avait plus guère que les Religieux pour maintenir les traditions, mais couvents et monastères avaient tendance à se vider. De grandes familles, les Fréart, par exemple, et les Montarou, avaient déjà dû déposer leur bilan.

            Jean se battit comme un beau diable pour assainir la situation, réduire l'endettement ; il fallut vendre deux métairies acquises par le grand-père au temps de la prospérité. Par un surcoît de malchance, un navire sombra corps et bien en sortant du port de Lisbonne, chargé de balles d'étoffe à destination du Brésil. Jean comprit alors que pour son petit Silvère, né trois ans plus tôt, la succession ne serait pas facile : sans doute lui faudrait-il diversifier ses activités, mais dans quelle direction ? A toutes fins utiles, il décida qu'il devrait apprendre le droit, en particulier celui des Affaires. Il le fit d'abord entrer au collège des Oratoriens du Mans, le plus célèbre établissement d'enseignement de la ville, où l'enfant acquit une solide culture classique ; il lui paya, de surcroît, des professeurs qui lui apprirent les langues étrangères.

Mais Silvère, quoique brillant et d'esprit vif, n'aimait guère l'école ; il détestait rester de longues heures assis devant un livre ; il voulait se frotter tout de suite à la vie pratique, et, après une année passée à l'université de Tours, il refusa tout net de continuer. C'est pourquoi, dès qu'il le put, il le fit entrer comme petit clerc chez Maître Bonnefoy, notaire et ami des Derouet.

            C'est ainsi que Silvère le Jeune, qui parlait couramment, outre le latin et quelques rudiments de grec, l'espagnol, l'italien et un peu d'anglais, frotté de littérature et de philosophie,  travaillait quelques jours par semaine dans l'étude, y apprenait le droit, et, le reste du temps, menait la vie agréable d'un fils de bonne famille. Il s'était lié d'amitié avec les autres clercs, et il se trouvait, présentement, en route pour Paris, avec eux. Pierrot, quant à lui, un ami d'enfance du grand François, s'était joint à eux pour la grande expédition ; un peu plus âgé que ses compagnons - vingt et un ans, il faisait office de chef et d'organisateur. C'était d'ailleurs lui qui s'était chargé de collecter l'argent du voyage - trente livres par personne pour l'aller et le retour - auprès de ses amis, connaissances et voisins, lui aussi qui avait trouvé la turgottine, avec un cocher disposé à les y conduire pour une somme raisonnable ; il avait emmené avec lui son jeune frère, Bastien, un garnement de quatorze ans.

            Malgré l'excitation - c'était la première fois de leur vie qu'ils venaient à Paris - ils se sentirent d'abord perdus. Tout paraissait si immense, ici, tellement démesuré... Où porter leurs pas ?

- D'abord, trouver du pain, décida Pierrot. J'ai faim !

- Moi aussi, renchérit le petit Bastien. D'autant que la chère était plutôt chiche, hier soir... Du vol !

- Pour le prix qu'on nous a demandé, tu n'avais pas grand-chose à espérer, grogna Silvère. Mais essayons de trouver une boulangerie..."

            Ils n'eurent pas longtemps à chercher : une file d'attente leur indiqua la précieuse boutique. Les gens devisaient gaiement, en attendant la première fournée. Une bonne odeur de pain chaud se répandait déjà dans la rue, une odeur de fête. Personne aujourd'hui ne râlerait contre la vie chère, contre les prix toujours trop haut. Pas d'émeute à craindre : Paris faisait trêve, Paris ronronnait de joie.

            Pierrot, toujours soucieux d'organisation, s'enquérait du logis pour le soir : il avisa une brave femme dont la coiffe "à la constitution" - un bonnet de gaze noire en forme de casque, cerné d'un large ruban rouge - annonçait une patriote :

"-Dis voir, citoyenne, saurais-tu, par hasard, où crèchent les Fédérés de la Sarthe ?

- Tu viens donc de là-bas, p'tit gars ? Ma foi, je n'en sais rien. Mais tu les retrouveras sûrement au champ de Mars, ce tantôt...

- Et pour y aller ?

- T'es pas loin. Tu suis la Seine, par là, et tu tombes dessus ! D'ailleurs, t'auras qu'à suivre le populo !"

 

            Les cinq compagnons - Pierrot serrant précieusement son pain de cinq livres sous son bras - se mirent à flâner. Ils avaient le temps, jusqu'à l'après-midi, et il fallait bien visiter cette ville immense, gigantesque, fantastique, et dont ils avaient tellement rêvé, cette ville d'où était parti un formidable mouvement qui avait abouti à un monde nouveau, qu'on s'apprêtait à célébrer. Un monde de bonheur, d'égalité et de fraternité. Un monde enfin libre.

            Pour l'heure, c'était la foule qui les grisait. Une foule colorée, gaie, tapageuse, éclatante. Des gardes nationaux, magnifiques dans leur uniforme tricolore tout neuf faisaient de l'oeil aux femmes, aux jeunes filles surtout, vêtues de couleurs vives où dominaient bien sûr l'indigo, le blanc et le rouge. Leur taille libre dans leurs jupes amples à larges rayures leur donnait une allure dansante. Chacun arborait une cocarde aux couleurs nationales : la rue toute entière n'était qu'un immense drapeau flottant.

            Dans les carrefours encombrés de voitures et de charrettes, on s'invectivait parfois, mais dans une bonne humeur inhabituelle. Des marchands ambulants faisaient ici et là frire des oignons dont l'odeur appétissante mettait l'eau à la bouche.

            Silvère s'étonnait de tout, de la hauteur des maisons, de la saleté des rues, des affiches partout sur les murs, qu'un homme parfois commentait à haute voix devant tout un rassemblement de peuple... Tandis qu'il déchiffrait l'un de ces placards, une femme jeta sans façons le contenu d'un pot de chambre par la fenêtre, et il n'eut que le temps de faire un bon en arrière pour éviter d'être éclaboussé. Comme il râlait énergiquement, une voix gouailleuse lui répondit :

"Te plains pas, citoyen, ça porte bonheur !"

            Toute une troupe de galopins déboula d'une ruelle en farandole, chantant la Carmagnole ; Bastien qui trépignait d'impatience et d'enthousiasme se joignit à eux et disparut avant qu'on ait pu dire ouf, au grand dam de son frère.

- Sacré garnement ! Quand je vais le rattraper...

- Laisse donc, fait Thibaut. Après tout, c'est fête ! Que veux-tu qu'il lui arrive ?

            Une silhouette étrange, toute de noir vêtue, se glissa précipitamment sous un porche. On entendit des quolibets.

"C'est un ci-devant aristocrate, expliqua le grand François. Il porte le deuil de la tyrannie !"

            On décida d'aller à la Bastille, d'où devait partir le cortège en direction du Champ de Mars. Comme on approchait, la foule se faisait de plus en plus dense. Pierrot se tracassait pour son jeune frère, mais celui-ci surgit soudain à ses côtés sans qu'il l'eût vu venir.

            Vers sept heures, la pluie recommença à tomber, mais personne n'en avait cure. On vivait un moment extraordinaire, intense. De toute sa vie Silvère n'avait jamais rien vu de semblable, une foule immense, joyeuse et paisible, un immense fleuve humain qui se déversait lentement de toutes les rues voisines et convergeait vers la place mythique où, durant tant de siècles, s'était élevé la Bastille, cette forteresse honnie, symbole de l'absolutisme et de la cruauté des Rois. Un an déjà ! Un an que la nouvelle incroyable avait parcouru la France : la Bastille était tombée, la Bastille était démolie, plus rien jamais ne serait comme avant ! Plus jamais d'emprisonnements arbitraires, plus jamais d'hommes enterrés vivants pour avoir pensé ou écrit, ou simplement par une fantaisie du Prince ! Plus jamais de tortures, plus jamais de toute cette hideuse barbarie ! Une aube nouvelle naissait des ruines.

            C'était bien de là, en fait, que tout avait commencé. Silvère se souvenait de ce jour où il avait appris la nouvelle. Ce devait être le 17 ou le 18 juillet. Il travaillait chez Maître Bonnefoy, son patron, ou plutôt il s'y embêtait ferme, occupé toute la journée à retranscrire dans des registres le détail ennuyeux de transactions immobilières ou de successions embrouillées. Quelques temps auparavant, l'étude du notaire avait bourdonné d'une joyeuse activité, alors que les discussions allaient bon train pour la rédaction des Cahiers de doléances, à laquelle Maître Bonnefoy avait pris une part active. Puis, une fois les députés élus, la ville était retombée dans une sorte d'attente ; on guettait les nouvelles de Paris, car une bonne part du nouveau venait de là-bas. Et entre temps, la rédaction des actes habituels semblait bien terne, bien fastidieuse. On baillait donc, lorsque parvint la nouvelle, portée par un petit coursier qui, en ville, avait vu des placards : "On a pris la Bastille !"

            Aucun des clercs n'avait alors eu la chance d'aller à Paris, mais tous connaissaient la Bastille, de réputation. Tous savaient que c'était là que l'on emprisonnait, à tour de bras, les suspects d'idées nouvelles, les malheureux qu'un caprice du Roi, ou de quelqu'obscur courtisan, rendait indésirables. La Bastille ! Monstre de pierre qui dévorait toute aspiration à la liberté, qui avalait, comme un dragon, tant d'innocents... Menace permanente sur chaque homme, cachot d'où l'on ne sortait jamais vivant... La Bastille terrifiait et révoltait. La Bastille, symbole de tous les crimes d'un régime désormais condamné à changer...

            On avait fait la fête ce jour là, dans les rues du Mans ; une fête populaire, spontanée. On avait dansé la ronde et la contredanse jusque tard dans la nuit...

 

            Tout autour de la place, des camelots vendaient aux passants de petits cailloux censés provenir du château fort démoli, des souvenirs tout enrubannés de tricolores et marqués de devises flamboyantes... On y dépensa quelques sous : il fallait bien penser aux camarades du Mans...

            Il y eut un mouvement, une sonnerie de clairon : le cortège s'ébranlait. Les Fédérés, impeccablement rangés, avançaient lentement, solennellement, fédération après fédération, chaque province ayant envoyé la sienne. Drapeaux, bicornes, épaulettes dorées, habits bleus à parements rouges, et doublés de blanc, toute une symphonie tricolore, tout un moutonnement d'hommes en marche, à l'infini. Silvère sentait monter en lui une puissante exaltation, comme une fièvre, augmentée encore du rythme sourd, martelé, des pas sur les pavés. Un chant s'éleva, d'un côté de la place, spontané, violent, et qu'il n'avait encore jamais entendu. Le public le reprit à pleine voix, et Silvère essaya de suivre les paroles, empli du bonheur inconnu des mouvements collectifs, emporté par la houle profonde de ce peuple océan qui n'en finissait pas de déferler. Il en aurait pleuré de joie.

            Il fallut piétiner durant plusieurs heures avant de pouvoir se mettre en route : on grignota la miche de pain.

            On arriva enfin sur l'esplanade du Champ de Mars, où l'on avait élevé un Autel de la Patrie, sur un socle de vingt cinq pieds, précédé de quatre marches ; il était orné de figures allégoriques, la Liberté et la Constitution, qui prend son envol. De l'autre côté, près de l'Ecole militaire, un trône violet, vide, attendait le Roi ; de part et d'autre s'étendait une galerie couverte et ornée de draperies or et bleues ; derrière le trône, une tribune où prendrait place, sans doute, la famille royale.

            On attendit patiemment ; des maisons voisines, des paniers descendaient, pleins de victuailles appétissantes : cela faisait passer le temps. On s'observait, aussi, avec curiosité. On essayait de lire les pancartes, les étendards des corporations et des fédérations. Pierrot cherchait en vain celle des Sarthois, mais dans une pareille foule autant vouloir trouver une aiguille dans une meule de foin. Cà et là, on chantait et on dansait.

            Soudain, un silence se fit, un frémissement parcourut l'assemblée. Un mouvement s'était produit, là-bas, vers la tribune. Les chansons se turent. "Le Roi ! Le Roi !"

            C'était lui en effet. Près de lui, deux ecclésiastiques, vêtus de robes blanches ceintes de tricolore, officiaient. L'instant était solennel, mais Silvère n'entendit rien. Il ne put apercevoir que des silhouettes. Cela dura longtemps, et il commençait à s'ennuyer, lorsque le Roi à son tour se lèva pesamment. Silvère observa passionnément le monarque, un homme lourd, au pas ralenti et gauche, d'allure assez médiocre malgré son magnifique costume. Un double menton d'homme trop nourri sous une perruque poudrée. Il fut déçu : il s'était imaginé un personnage plus impressionnant, mi-empereur romain, mi- roi de conte de fée...

"Il ne ressemble guère à ses portraits !" se dit-il.

            Quelqu'un monta sur la tribune, prononça gravement un discours inaudible. "C'est La Fayette !" glissa quelqu'un à l'oreille de Silvère. La Fayette ! Il en avait beaucoup entendu parler, par Maître Bonnefoy, qui le considèrait comme un héros. C'était lui qui avait participé à la Révolution Américaine : il en était revenu tout auréolé d'une gloire de libérateur. Avec un pareil homme aux côtés du Roi, tout serait possible, assurément. La foule reprenait ses paroles, en une sorte de répons. cela faisait un grondement, ponctué de salves d'artilleries.

Un immense applaudissement s'élèva de la foule, qui redoubla lorsque la Reine, par une magnifique intuition, se lèva à son tour et vint présenter son fils, le dauphin, au Peuple. C'était un bambin de quatre ou cinq ans, qui semblait apeuré par tout ce bruit, mais la clameur peu à peu se calma, tandis que retentissaient les accents d'un Te Deum. Toutes les cloches des églises se mirent à sonner. C'était fini.

            La foule reflua lentement. Grisés, fatigués de tant d'émotion, les jeunes Manceaux voulaient maintenant trouver un gîte. En les entendant discuter, un homme les interpela :

- Venez donc dans ma boutique, je suis cordonnier ! J'aime aider les camarades ; si vous n'êtes pas difficiles, je vous offre une paillasse pour la nuit !

- Merci bien citoyen, mais...

- Pas de discussion : je suis né natif du Mans. Je vous ai reconnu à votre accent. Tope là !"

            Ravis de retrouver un pays, ils le suivirent. La boutique était située dans une ruelle obscure, non loin du Champ de Mars. A cette heure, il faisait encore grand-jour, mais les rues étaient envahies de mendiants, de filles de joie, de pauvres hères. Toute une faune bizarre et inquiétante que Silvère ne se souvenait pas avoir vue le matin. Peut-être n'avait-il pas remarqué toute cette misère, tant il était rempli d'enthousiasme ; ou peut-être se cachaient-ils.

            "Il y aura des bals dans tous les quartiers, ce soir, dit le cordonnier, qui s'appelait Jean Potrel. Faites bien attention aux coupeurs de bourses : ils pullulent comme rats en caves !"

            Après une petite collation, tous décidèrent, Jean Potrel en tête, d'aller admirer les fêtes de nuit : on tira un feu d'artifice sur l'esplanade du Champ de Mars, puis l'on se mit à danser.

            Une fille jeunette et fort délurée se planta devant Silvère : "Tu ne m'invites pas, Citoyen?"

Celui-ci se hâta d'obtempérer, tant l'ordre, et la bouche qui le donnait, étaient charmants. D'ailleurs, il ne résistait jamais aux invites des filles.

- Et d'où viens-tu ? continua la demoiselle.

- Du Mans, dans la Sarthe...

- la Sarthe ? Cela doit être bien loin ?

- Que oui ! fit gravement Silvère. Et toi, quel est ton pays ?

- Moi ? Je suis un moineau de Montmartre ! C'est à quelques lieues de Paris...

            A ce moment, Silvère entendit un cri : c'était Bastien qui venait de se faire arracher sa bourse par un jeune garçon, qui se sauva en courant. Silvère bondit aussitôt, rapide comme un chat, et se jeta sur le garnement. Celui-ci poussa des cris d'orfraie, hurlant qu'on l'assassinait : et l'affaire aurait pu mal tourner, les badauds se faisant menaçants, si Jean Potrel n'était intervenu brusquement, calmant tout le monde de sa voix de stentor. Bastien, qui pleurnichait, récupéra sa bourse, non sans se faire copieusement gronder ; et le voleur s'échappa, quitte pour un coup de pied au derrière. Mais la jolie fille avait disparu.

- Décidément, les rues de Paris sont bien dangereuses, songea Silvère, qui sentait monter en lui une vigoureuse colère. Il aimait la bagarre, et sentait ses poings le démanger. Mais ici, mieux valait se tenir tranquille.

            L'aube pointait lorsqu'ils regagnèrent la boutique de Jean Potrel, harassés. Le François qui avait voulu goûter l'eau de vie proposée par quelque camelot ("un sol le petit verre !") ne marchait pas droit et prétendait que c'était la fatigue ; Bastien dormait debout.

            Dès le lendemain, pourtant, il fallut repartir au Mans, tout chargés d'impressions inoubliables.

            Cette fois, les quatre jours de voyage passèrent comme un éclair. On les fêtait partout où ils passaient. Vingt fois ils durent, à chaque auberge où ils s'arrêtaient, raconter ce qu'ils avaient vu. Vingt fois ils durent trinquer "à la Constitution, à la Révolution" - si bien qu'entre chaque étape, ils avaient à peine le temps de se remettre, et que, bercés par le mouvement pourtant rude de la voiture, ils dormaient comme des bienheureux.

            A la société populaire, tous ceux qui revenaient de Paris furent accueillis en héros. On les porta en triomphe à la tribune, afin qu'ils racontent ce qu'ils avaient vu. Chacun voulut embrasser, ou toucher, les trophées qu'ils avaient ramenés, qui un drapeau, qui un petit bout de Bastille. On les interrogea longuement sur la prestation de serment du Roi, sur les Fédérés, sur la foule parisienne ; et chacune de leur réponse était l'objet d'ovations, d'exclamations de joie. Tout émerveillait, les costumes qu'ils décrivaient (et dans les jours suivants, bien des coquettes tâchèrent d'imiter la coiffe "à la Constitution"), les détails de la cérémonie, l'accueil des Parisiens. Tous se laissaient aller à un merveilleux enthousiasme, persuadés qu'un tel élan de fraternité, de solidarité ne pourrait jamais se briser.

Finalement, il fut décidé d'installer en grande cérémonie les pierres de la Bastille derrière la Tribune, bien en vue sur un socle, entre les bustes de Mirabeau et de La Fayette. On y inscrivit une belle devise, qui rappelait l'écrasement de la tyrannie et l'ère de liberté que la chute du vieux château ouvrait pour tous.

            La fête se prolongea encore quelques temps : le 26 juillet, en effet, arrivèrent, dans un joyeux tohu-bohu, trois cents représentants angevins qui revenaient de Paris. C'était une incroyable bande, crottée, harassée mais joyeuse, qui chantait à qui mieux-mieux en agitant leurs bannières. Il fallut les loger : on fit appel aux bourgeois du Mans, qui s'empressèrent de donner cette preuve de civisme. Le père Derouet offrit d'en accueillir deux ; Silvère et sa soeur durent se pousser pour leur faire place. C'étaient deux solides gaillards, fiers comme des coqs dans leur uniforme tout neuf. Ils racontèrent gaiement leur séjour à Paris, puis leur long voyage de retour... et entreprirent aussitôt de lutiner gaiement Madame Derouet et sa fille. Elisa riait, toute contente, tandis que la bonne dame répétait, rougissante mais heureuse : "Voulez-vous bien cesser !" Si bien que le père Derouet, qui n'osait rien dire, fut plutôt soulagé de les voir partir.

Le soir, un grand dîner leur fut donné sur le coup de six heures, dans le couvent des Jacobins. La Municipalité avait bien fait les choses, et si le luxe d'autrefois était absent -point de couverts en argent ni de serviettes brodées, il y avait de quoi s'en mettre, démocratiquement, plein le ventre, ce que ne manquèrent pas de faire les convives, le tout arrosé de force tonneaux de vin et de cidre. Après quoi l'on dansa une grande partie de la nuit, Manceaux et Angevins mêlés.

La vie reprit son cours à l'étude : arrivé de bonne heure, Silvère devait préparer les rendez-vous du jour, recopier les notes griffonnées de Maître Bonnefoy, classer les documents. En bref, il s'ennuyait ferme.

Parfois aussi, le patron l'envoyait porter quelque dossier au domicile de riches clients, qui ne pouvaient ou ne voulaient se déplacer. Le jeune homme appréciait tout particulièrement ces sorties, qui lui donnaient l'occasion de flâner dans la vieille ville ou aux abords de la place des Halles, là où se regroupaient les plus riches demeures.

Un jour, justement, qu'il était à moitié endormi par une lourde chaleur orageuse, Maître Bonnefoy l'interpella :

"Va donc chez Madame Yvard de La Lande : elle attend le compte-rendu que je devais lui remettre.

- La femme du député ?

- Elle-même ! Tu sais où elle demeure ?

- Certes ! J'y cours !..."

Les Yvard de La Lande, riche ménage bourgeois, habitaient rue du Bouquet, dans le vieux Mans, une vaste maison de pierre, à moitié dissimulée derrière un haut portail de bois. On ne fit pas longtemps attendre Silvère : un grand valet aux yeux sournois le conduisit immédiatement dans un petit salon fort coquet, tendu de bleu tendre, et qui contrastait fort avec le goût pompeux des autres pièces.

La maîtresse de maison était là, mollement étendue sur une bergère, et s'éventait doucement. L'abandon de la pose, les lourds cheveux d'un blond roux dénoués sur une gorge splendide, une petite mule de velours rose abandonnée sur le tapis, tout cela dessinait un tableau charmant et si plein de promesses que le jeune homme en demeura interdit.

"Hé bien, fit la dame, ce papier ? Voyons, approchez-vous donc ! Auriez-vous peur ?"

Et comme Silvère, au comble de l'embarras, balbutiait il ne savait quoi, elle se tourna vers une soubrette, une jolie brune qu'il n'avait pas encore remarquée, et qui se tenait derrière elle :

"-Vois-donc, Suzie, le gentil garçon !"

Et toutes deux éclatèrent de rire. Mortifié, Silvère tendit son document : la dame en profita pour s'emparer de sa main :

-Ne soyez donc pas si timide ! Vous êtes tout à fait charmant, et vous me pardonnerez si je suis un peu moqueuse. C'est dans ma nature, et sans méchanceté. Quel âge avez-vous ?

-Dix-neuf ans, Madame.

-Dix-neuf ans ! Quelle merveilleuse jeunesse ! Vous devez avoir beaucoup de petites amies ?

- Oh ! Madame !

- Oh ! Madame, singea aussitôt la dame. Il est adorable ! Mais, j'y pense, ce pauvre garçon doit mourir de soif ! Suzie, veux-tu bien sonner, que l'on nous apporte des boissons !

Il n'y avait pas moyen de refuser ; d'ailleurs, il n'avait plus tellement envie de partir. La maîtresse de maison l'avait fait asseoir près d'elle, et il pouvait, d'un coup d'oeil, la détailler.

C'était une très belle femme un peu mûre, aux formes opulentes, avec cette peau très blanche des rousses ; ses yeux, d'un gris tournant sur le vert, jetaient des feux dont il ne put définir s'ils exprimaient la passion, ou simplement la malice. Simplement vêtue d'un déshabillé de dentelles qui laissait voir, à demi, une somptueuse poitrine, elle n'ignorait rien du charme qui émanait d'elle, et elle en jouait avec une volupté si sincère qu'elle en semblait innocente.

Silvère, du coin de l'oeil, avait aussi observé la soubrette : beaucoup plus jeune, très gaie et fort accorte, celle-ci offrait d'autres genres d'amusement ; et justement, elle avait fait comprendre au jeune homme, par un clin d'oeil discret, qu'elle le trouvait à son goût.

Apparemment que sa naïveté, loin de le desservir, avait paru aux deux femmes une épice supplémentaire : il fut d'une gaucherie charmante tout au long de l'entretien, tandis qu'on lui demandait son nom, sa famille.

Cependant, Madame Yvard, redevenue sérieuse, redonnait à la conversation un tour plus professionnel ; elle faisait mine de ne pas s'apercevoir du trouble de son jeune interlocuteur. Comme l'entretien touchait à sa fin, elle se leva :

"Il me faut demander quelques précisions à Maître Bonnefoy au sujet d'un bordage, que je voudrais vendre. Voulez-vous attendre un instant, que je lui rédige un petit mot ?"

Elle revint quelques instants plus tard, une lettre à la main :

"- Seriez-vous assez aimable pour la lui remettre ?"

Silvère, tout songeur, revint lentement vers l'étude.

"Que dois-je penser, se disait-il ? Voilà une dame qui me reçoit presque nue, qui me fait des mignardises, des plaisanteries... Et puis, qui me renvoie comme un laquais ! Me serais-je trompé ? Serait-ce simplement l'attitude ordinaire des femmes très riches ? Mais Dieu, qu'elle est belle !"

Il sentait une fièvre violente et délicieuse s'emparer de lui, au seul souvenir de sa silhouette alanguie sur la bergère. Sa mémoire lui détaillait chaque dentelle de son déshabillé, chaque reflet de sa peau blanche...

"Je dois la revoir, se dit-il. Il faut que je trouve un prétexte... Je suis un sot, de n'avoir pas su profiter de l'occasion ! J'aurais dû me montrer plus audacieux... Elle a montré de l'intérêt pour moi !"

Les jours qui suivirent furent remplis d'une exaltante rêverie. A chaque instant, dès qu'il le pouvait, Silvère allait se poster non loin de l'hôtel des Yvard de la Lande, dans l'espoir de l'apercevoir, ou d'être vu d'elle ; mais elle n'apparut nullement à la fenêtre. Etait-elle absente ?

Profitant de sa position à l'étude, il avait pu recueillir quelques renseignements auprès de Maître Bonnefoy ; il sut ainsi qu'elle s'était mariée très jeune à un homme grave, toujours absent, et qui pour l'heure était député du Tiers à l'Assemblée constituante ; sans l'avoir jamais vu, il se mit à haïr ce mari qu'il s'imaginait grognon et désagréable. Les Yvard étaient très riches, une des fortunes les plus considérables du Mans, et même du département ; ils possédaient de nombreuses propriétés à la campagne, notamment du côté de Ballon, d'où Madame était originaire, et ils allaient, assez souvent, y passer quelques semaines. Ils avaient deux enfants, une grande fille qui pouvait avoir l'âge de Silvère, et un fils, un peu plus jeune.

Madame Yvard passait pour une femme élégante, de beaucoup d'esprit, et, chose plus étonnante, vertueuse. On ne lui avait connu qu'un seul amant, et encore le fait n'était pas avéré. Elle était donc fidèle à ce mari fantôme ! Silvère en conçut pour elle plus de tendresse encore.

Il fallait trouver le moyen de s'introduire à nouveau chez elle.

L'occasion lui fut donnée par Suzie, la jolie soubrette. Un jour que Silvère se promenait place des Halles, il reconnut la silhouette de la jeune fille. Aussitôt, il trouva le moyen de se placer sur son chemin pour la saluer.

Elle eut un sourire en le voyant :

"Tiens ! Notre petit clerc ! Auriez-vous quelque commission pour nous, ces jours-ci ?

- Au nom de Maître Bonnefoy, pas que je sache... Mais au mien propre, un message très grave et très urgent : vous êtes ravissante !

- Oh ! Le galant petit jeune homme ! Mais... Je croyais que ma maîtresse vous avait plu... Comment pouvez-vous regarder la servante ?

- Madame votre maîtresse a la douceur des beaux fruits... Mais vous avez la fraîcheur des fleurs !

- Mon Dieu, auriez-vous de l'esprit ? fit la jeune fille, flattée."

La conversation dura un moment sur ce ton ; Silvère, mis en joie, faisait beaucoup rire Suzie, et, chemin faisant, lui décochait force compliments auxquels elle n'était pas insensible. Il finit par obtenir un rendez-vous pour le lendemain.

"Ce n'est pas trop mal joué, se dit-il. La servante me conduira à la maîtresse ; et au passage, quelle charmante conquête !

 

Toutefois, la chose fut plus difficile qu'il ne l'avait prévu. S'introduire à l'office, faire sa cour à Suzie, la convaincre bientôt de le laisser se glisser jusqu'à sa chambre fut l'affaire de quelques jours ; la demoiselle n'était guère farouche ; elle aimait le plaisir, et s'y livrait avec une franche gaieté. Mais il n'en fut pas plus avancé auprès de Marie-Anne Yvard de la Lande (Suzie lui avait appris son prénom) : la distance entre l'office et le salon paraissait infranchissable, d'autant que Suzie, soucieuse de conserver sa place, faisait tout pour que sa maîtresse ignore sa liaison. Silvère en était désespéré : croyant se rapprocher de Marie-Anne, il s'en était éloigné ; et pourtant, souvent, seule l'épaisseur d'une cloison l'en séparait ! Et, pire encore, la soubrette commençait à se montrer jalouse ; chaque fois qu'il tentait de la faire parler de sa maîtresse, elle devenait boudeuse, triste, et refusait de répondre !

Tout cela évidemment compliquait singulièrement son existence : à l'étude, il avait des distractions, des moments de rêverie qui rendaient la monotonie de son travail encore plus insupportable ; sitôt libéré, il inventait mille prétextes pour ne pas rentrer chez son père, il arrivait en retard, ou bien annonçait qu'il ne serait pas là pour le repas du soir.

Ses parents finirent par s'en inquiéter ; et, tandis que la petite Elisa, mue par la curiosité de ses seize ans, faisait le siège de son frère pour connaître une vérité qu'elle devinait à demi (elle sortait du couvent, où une soeur converse, grande liseuse de romans, lui avait appris les rêveries sentimentales), son père, le prenant à part, lui fit avouer à demi-mot qu'il avait une aventure : cela réjouit fort le marchand, qui aimait les plaisirs de l'existence, mais qui recommanda cependant à son fils d'être prudent :

- La dame n'est pas mariée, au moins ?

- Non, assurément, mentit Silvère, qui ne pouvait tout de même pas révéler toute la vérité à son père. ("Après tout, ce n'est qu'un demi-mensonge : Suzie est libre !")

-Alors prends garde, mon fils ! Il est bon que tu jettes ta gourme et que tu profites un peu de ta jeunesse. Mais le mariage est une affaire sérieuse, qui engagera ta vie et ta fortune ; ne vas pas te laisser prendre à l'étourdie !"

Pour le distraire de ces préoccupations amoureuses, et pour lui donner quelques réflexions plus sérieuses, Monsieur Derouet emmenait assez souvent Silvère à la Société des Amis de la Constitution, dont il était membre depuis le premier jour de sa fondation - ce qui était d'ailleurs pour lui un objet de fierté.

Les réunions avaient lieu en fin d'après midi, dans la vaste nef de l'église des Minimes, qui donnait place des Halles. Fort solennelles, elles commençaient toujours de la même façon : le président - régulièrement renouvelé - lisait le compte rendu de la fois précédente ; après quoi, on lisait les correspondances reçues d'autres sociétés, on commentait les journaux de Paris, on débattait des dernières décisions de l'Assemblée. Venaient ensuite les questions locales : chacun alors pouvait prendre la parole, proposer une motion ou une pétition, que l'on irait porter, en grande pompe, aux Messieurs de la Municipalité ou du Département.

Ce rituel amusa d'abord beaucoup Silvère, puis l'ennuya, comme toute chose par trop répétitive et trop formelle. Du reste, il n'y avait guère là que des bourgeois et quelques nobles libéraux, puisqu'il fallait disposer d'une certaine richesse pour y être admis. De plus, les jeunes gens ne pouvaient non plus être membres, tant qu'ils n'avaient pas atteint leur majorité.

Silvère y retrouvait toute la bonne bourgeoisie mancelle, tous les amis de son père : outre Maître Bonnefoy, les avocats Philippeaux et Montchard (le père de son ami Thibaut), les marchands de toile et de bougies Maupertuis, Lasalle, Aigneau, les Juteau du Houx, Ménard de la Groye, le jeune médecin Gérard de Lambreuse. Il y avait là des gens sincères, passionnés par la chose politique, soucieux de changer le cours de l'histoire ; mais il y avait aussi de ces hommes dévorés d'ambition, que l'obscurité de leur naissance ou la modestie de leur fortune avait jusque là bridés, et à qui la chute de l'Ancien Régime et l'abolition des privilèges avaient donné des ailes. On les reconnaissait à leur regard fiévreux, à leur hargne, à leur art de se pousser sans cesse en avant et d'épouser les idées du jour - quitte à en changer le lendemain. Une nouvelle race de politiciens venait de naître : des hommes aux dents longues qui se jetaient avidement sur toutes les élections, tous les postes à pourvoir, et se haïssaient entre eux. Le plus beau fleuron de cette espèce était sans conteste le fils du procureur Aigneau, neveu du riche marchand de bougies, le grand François, qui travaillait avec Silvère.

Pierrot, que Silvère eut le plaisir de retrouver là, ne tarissait pas de railleries sur ces gens-là :

"Regarde-les, disait-il. Les voilà qui font de la Révolution leur fond de commerce ! Il y a un an ou deux, ils auraient fait des pieds et des mains pour être admis chez les Tessé ou les Trémoille..."

Et c'était là, pourtant, que se prenaient les décisions importantes, là que se créait une véritable conscience politique, là que s'amorçait la vie démocratique du pays. Cela n'allait pas sans à-coups ni conflits !

            Vers la fin du mois de juillet, la Société Populaire apprit que la Constituante venait de voter la Constitution Civile du clergé : désormais, les prêtres, les évêques, privés de leurs biens devenus Biens nationaux au mois de mai 1789, seraient rémunérés par l'Etat, auquel ils devraient prêter serment - mais le Roi, disait-on, hésitait à donner son accord.

            Ce fut l'occasion de furieux débats :

"-Jamais le Pape n'acceptera une chose pareille ! C'est une honte ! criaient les uns. La France va être excommuniée !

-A bas la calotte, rétorquaient les autres. Qu'avons-nous à faire du Pape ? Qu'il s'occupe de ses affaires, et nous des nôtres ! Ce n'est pas à lui de décider comment nous voulons diriger le royaume de France !

- Les évêques et les curés dépendent de lui ! S'il n'accepte pas ceux que nous nommerons, nous n'aurons plus de vrais prêtres...

- Hé bien ! Nous nous en passerons !

- Vous voulez donc que tout ce que ce pays compte de croyants soit contre nous ? Quelle bêtise ! Quelle imprudence !

            - Justement, tempêtaient les plus radicaux - et le moins ardent n'était pas le rondouillard Maître Bonnefoy - voilà une excellente occasion d'en finir une bonne fois pour toutes avec la superstition ! Quel besoin avons-nous donc des curés ? On les tolère, on les paye, c'est déjà bien trop...

            - C'est de la graine de contre-révolutionnaires, renchérissaient certains. Pourquoi les payer ?

            - En les payant, au moins, on les contrôle...

            La grande interrogation, c'était justement la manière dont Monseigneur de Jouffroy-Gonssans, l'évêque du Mans, allait réagir. Silvère le connaissait bien, pour avoir assisté à quelques cérémonies à la cathédrale Saint-Julien. C'était un assez bel homme, aux traits réguliers quoiqu'un peu mous : un visage d'un ovale plein de dignité, un nez long, une bouche mince, rien en lui qui annonçât un fanatique ; mais cet homme bon, un peu faible, était imprégné des idées du passé, et pouvait, lorsqu'il les sentait menacées, faire preuve d'une redoutable obstination. N'avait-il pas eu, en 1788, en pleine effervescence politique et alors que les esprits s'échauffaient à l'occasion de la rédaction des Cahiers de Doléance, l'idée saugrenue d'interdire aux curés d'engager une bonne qui ait moins de quarante ans ? Quel charivari dans le synode !On en riait encore dans les rues du Mans ! Un esprit étroit, donc, fermé aux idées de progrès, hostile par principe à la Révolution qu'il condamnait d'ailleurs en chaire dans ses sermons dominicaux...

            Comment éviter qu'un tel homme, même salarié par la Révolution, ne se fasse le porte-parole de ses adversaires ? Les débats parisiens avaient déjà tranché : il fallait que les curés prêtent serment de fidélité à la Constitution. Ainsi, liés par leur foi et leur parole, ils seraient réduits au silence.

            - Et ceux qui refuseraient ?

            - Hé bien, ils seraient révoqués !

Révoquer un curé ! Un homme de Dieu ! Etait-ce même envisageable ? Silvère, quant à lui, ne gardait pas que de bons souvenirs des taloches qu'il avait reçues du prêtre de sa paroisse, lorsqu'il se montrait par trop paresseux ou indiscipliné au catéchisme ; le vieux père Mathurin ne plaisantait pas avec le sacré ; et pas question de se plaindre au père Derouet ; si celui-ci discutait vivement avec le vieux curé, se faisant souvent traiter de mécréant, il exigeait pourtant de son fils un respec absolu de l'autorité et de l'ordre. Mieux valait donc ne pas trop faire l'école buissonnière, et surtout courir vite, lorsque l'on avait fait une niche au curé... Silvère n'y avait pas gagné la foi, mais il en gardait une vague crainte respectueuse à l'égard des prêtres.

Le mois d'août passa. Silvère, à vrai dire, avait beaucoup mieux à faire qu'à se préoccuper du devenir des prêtres : il lui fallait un prétexte pour se faire admettre, directement, auprès de Madame Yvard.

L'occasion lui fut fournie, à nouveau, par Maître Bonnefoy. Celui-ci, un soir, confia au grand François un papier important à remettre à la jeune femme. Apprenant cela, le sang de Silvère ne fit qu'un tour. Il entreprit aussitôt le clerc :

- Veux-tu bien me rendre un service ?

- Cela dépend, fit François, étonné, car Silvère, qui ne l'estimait guère, lui adressait rarement la parole.

- On t'a chargé d'une commission pour l'hôtel Yvard... Veux-tu me laisser y aller à ta place ?

- Ah ! ça ! Et pourquoi donc ?..."

Il fallut longtemps négocier ; le grand François, qui flairait quelque affaire louche, se fit tirer l'oreille ; finalement, il céda. Fou de joie, et enfin muni d'un prétexte qui lui assurait d'être admis auprès de la dame, Silvère vola jusqu'à la rue du Bouquet.

Madame Yvard le reçut, comme la première fois, dans son petit boudoir bleu ; mais cette fois-ci, elle était habillée comme pour sortir. Elle lui parut encore plus belle que dans son souvenir, si bien qu'il en resta tout interdit.

"Je dois dire quelque chose de piquant, qui attire son attention", se disait-il désespérément ; mais plus il cherchait, moins il trouvait.

A la fin, Marie-Anne, surprise et peut-être flattée du trouble où elle le voyait, tenta de le rassurer en lui parlant doucement.

"Comme il est jeune, se disait-elle, attendrie. Et... charmant ! Mais a-t-il seulement de l'esprit, ou bien n'y a-t-il pas grand-chose dans cette jolie tête brune ? Et ces yeux mentent-ils donc ?"

Bientôt, l'entretien se prolongeant et prenant un tour plus personnel, Silvère oublia sa timidité ; ses reparties vives, son sourire achevèrent de conquérir le coeur de la jeune femme.

"Allons, se dit-elle, cette physionomie disait vrai. Il est intelligent !"

Dès lors, sans vraiment s'en apercevoir, elle se laissa toucher par cette admiration si naïve. Elle avait trente-six ans, craignait de voir sa beauté lui échapper, et s'ennuyait beaucoup.

Elle permit à Silvère de lui rendre visite de temps en temps, et il se dépêcha de la prendre au mot.Il se mit à fréquenter assidument la belle maison de la rue du Bouquet.

Presque chaque soir désormais, il se présentait à la grande porte cochère, et une servante, ou un valet de pied, le menait au petit salon bleu. Marie-Anne était charmante, le faisait asseoir près d'elle, écoutait en riant ses discours passionnés, et lui laisser baiser ses mains, qu'elle avait douces et potelées, et ses pieds aux chevilles fines et fragiles. Mais elle le repoussait doucement s'il tentait de s'aventurer plus loin.

Il n'avait pas pour autant cessé de voir Suzie. Deux femmes dans la même maison ! Cela lui donnait de continuelles alarmes ; il cachait de son mieux à la servante qu'il courtisait la maîtresse, et tremblait que celle-ci ne découvre sa liaison avec la servante. Pour flatteuse qu'elle soit, la situation ne tarda pas à devenir insupportable, d'autant que Suzie se montrait de plus en plus exigeante : colifichets, rubans, bouquets, elle en réclamait toujours davantage, témoignant naïvement d'une petite âme cupide et intéressée. Elle était gaie, rieuse, et Silvère avait avec elle des moments d'abandon joyeux, des rires d'enfant, de grands élans de sensualité, mais pourquoi fallait-il qu'elle rompe si souvent le charme ? La jeune fille rêvait mariage, et elle en parlait avec le sérieux d'un homme d'affaire. Elle comptait sur une petite dot promise par ses maîtres, et sur ses propres économies. Et elle avait déjà ses vues sur le maître d'hotel, un grand dadais solennel que Silvère avait croisé deux ou trois fois. Et comme celui-ci s'en offusquait :

"- Mais, nigaud que tu es ! Le mariage, ce n'est pas pour les sentiments ! Pour cela, il y a les amants...Il y a toi, corrigea-t-elle. Je ne te quitterai pas !

- Tu raisonnes comme un notaire, lui reprochait-il.

- Mais non ! Je suis simplement réaliste !"

Un jour, pourtant, alors qu'il venait comme à l'accoutumée retrouver la jeune fille, il connut une violente alarme : il montait l'escalier qui conduisait à sa mansarde, lorsqu'il entendit un rire de femme qu'il crut reconnaître, et une voix masculine, assez jeune : une porte claqua, mais il avait eu le temps d'apercevoir la silhouette d'un jeune homme.

Il en ressentit une douloureuse pointe au coeur et s'en alla très vite.

"Quel bénêt je fais, songeait-il. Comment ai-je pu croire que Suzie me réservait ses faveurs, que j'occupais seul son coeur ! Jamais, d'ailleurs, elle ne me l'a dit. Elle n'a donc pas menti. Mais quand même, partager ainsi avec je ne sais qui, quelle dérision ! Quelle honte !"

Déçu, vexé, il fut quelques jours sans venir la voir. Ce fut Suzie qui, un soir, l'attendit à la sortie de l'étude avec un billet. Elle avait les yeux tristes :

"- M'aurais-tu donc oubliée, mon beau clerc", fit-elle.

Silvère, peu dupe de son air abattu, répondit un peu sèchement : "il paraît pourtant que vous ne manquez pas de compagnie...

- C'est donc cela, dit-elle en riant. Tu es jaloux ! Mais en quoi t'ai-je trompé ?"

C'était vrai : après tout, Silvère n'avait aucune preuve, tout au plus un soupçon. Il voulut s'en éclaircir.

- N'ai-je pas entendu un jeune homme, l'autre soir, chez toi ?

- Un jeune homme ? Ah ! tu veux parler de mon frère, qui est venu me voir l'autre soir ?

- Ton frère ? Tu ne m'avais jamais dit que tu avais un frère...

- M'as-tu jamais interrogée sur ma famille? lui reprocha Suzie, d'un air triste. Tu ne m'as même jamais demandé où j'étais née, que faisaient mes parents... Hé bien oui, j'ai un frère, qui habite Ballon, comme Madame."

Silvère se demanda un moment s'il devait la croire. Mais après tout, elle n'avait pas cherché à nier la présence de cet homme, ce qu'elle eût fait à coup sûr s'il se fût agi d'un amant. Elle pouvait donc être sincère.

Mi soulagé, mi sceptique, Silvère reprit pourtant le chemin de la rue du Bouquet. Mais il résolut de trouver un moyen de mettre fin à cette liaison qui devenait encombrante. Après tout, il n'avait pas besoin de Suzie pour intercéder auprès de Marie-Anne ; mais il faudrait rompre sans trop faire de peine à la jeune fille, qui ne le méritait pas.

 

            A l'extrême fin du mois d'août, on apprit une nouvelle qui stupéfia autant qu'elle indigna l'opinion : la garnison de Nancy, qui s'était révoltée contre ses généraux, des ci-devant nobles, avait été durement réprimée, sur ordre de La Fayette ! On avait même exécuté des soldats ! Silvère eut bien du mal à le croire lorsqu'il lut, chez son père, cette histoire dans les Affiches du Maine du lundi suivant : ainsi donc, le "héros des deux mondes", le Libérateur, le protecteur de la Révolution pouvait faire tirer sur de simples soldats, sur le peuple ! Et pire encore, les Affiches ne semblaient même pas trouver cela scandaleux, elles prenaient fait et cause pour le général Bouillé, contre ceux qu'elle appelait les "séditieux"... Le monde à l'envers !

            Silvère s'attendait, à tout le moins, à ce que la Société des Minimes manifestât sa solidarité à l'égard des victimes. Or, il n'en fut rien.

            "Il faut maintenir l'ordre, disaient les uns, sinon le peuple fera n'importe quoi !

            - Le peuple, les soldats, sont comme des enfants, fit dogmatiquement un gros homme que Silvère reconnut comme un marchand de bougies ; ils n'ont pas conscience du bien général, ils ne songent qu'à leurs intérêts particuliers...

            - Et c'est bien pour cela que La Fayette a eu raison de les mater", renchérit un maigre, mais fort riche avocat.

            "- Tu remarqueras, fit Pierrot, sarcastique, que"l'intérêt général" coïncide toujours avec le leur..."

Il y eut pourtant quelques voix divergentes, qui rappelèrent que La Fayette était un aristocrate, comme la plupart des officiers, et qu'il convenait de s'en méfier : elles furent couvertes par des huées.

 

Le soir même, Silvère reçut, chez lui, une invitation officielle pour le surlendemain chez les Yvard de la Lande : il était convié au dîner hebdomadaire de Marie-Anne. l'événement fut largement commenté dans la famille :

"- Fort bien, mon fils, fit Jean Derouet, extrêmement satisfait. Je ne sais comment tu t'y es pris, mais te voilà admis dans une des plus importantes maisons de la ville...

- Il faudra savoir te faire remarquer, renchérit sa mère, mais sans sortir de ta place : sois modeste et distingué ! Ne vas pas dire quelque bêtise..."

Le père et le fils protestèrent vigoureusement ; comment ? Elle ne l'avait pas vu grandir ? Il n'était donc encore, pour elle, que le gamin turbulent et un peu bagarreur dont elle redoutait les foucades ?

Il fallait acheter des habits neufs pour la circonstance, et Silvère dut demander à maître Bonnefoy la permission de sortir une heure plus tôt que de coutume pour se rendre chez le tailleur. Toute l'étude fut donc au courant de sa bonne fortune :

"- Diable ! fit Thibaut, avec un sifflement d'admiration. Te voilà bien en cour !... N'oublie pas les amis !

- Tu parles, fit aigrement le grand François. Ce ne sont que des bourgeois enrichis. Le "de" ne signifie rien...

- Sinon que c'est le nom d'une de leurs propriétés, répondit Maître Bonnefoy. C'est l'une des plus grosses fortunes du département !

- Mais qui fréquente chez eux ? Qui vais-je rencontrer ? demanda Silvère.

- Oh ! Les mercredis de Madame de La Lande sont assez intimes ; elle y convie ses amis les plus proches, qui ne sont d'ailleurs pas les moins intéressants. Tu as des chances de rencontrer là les Juteau du Houx - des bourgeois, mais qui sont en passe de faire une belle fortune, les Vatelle, des gens plutôt ternes mais qui possèdent des terres assez colossales ; la jeune Adélaïde est à marier !

- Une affaire pour notre Silvère, sourit Thibaut !

- Peu accessible... la demoiselle vise une particule ! Et justement, des particules, il y en aura : les vicomtes de Valence et de Crécy... le marquis de Lory, dont la femme, Yvonne, joue les femmes savantes, peut-être la vieille comtesse d'Aubigny... Enfin tu verras !

- Et tu nous raconteras", ajouta François, soucieux de faire oublier sa jalousie.

Le soir du dîner arriva. Lorsqu'il parvint à la maison des Yvard de la Lande, Silvère vit tout d'abord une grande quantité de voitures, de carosses - dont quelques uns armoriés - qui encombraient la cour, et toutes les rues alentour. Un valet en grande tenue le fit entrer dans le grand salon, tout illuminé ; des groupes de convives parlaient doucement, tandis que Marie-Anne, éblouissante dans une robe bleue rehaussée de blanc, allait de l'un à l'autre, accordant à tous une attention charmante.

On annonça le dîner ; chacun se dirigea vers la salle à manger. Silvère fut convié à donner la main à la maigre Adélaïde Vatelle, jeune personne fort sotte et bavarde, qui lui déplut.

Il ne vit en premier lieu que la grande table qui occupait toute la pièce, couverte de fleurs, de vaisselle fine, de coupes de fruits. Un léger parfum flottait dans l'air, tout semblait embaumer. Il remarqua bien vite que toute cette décoration évoquait, discrètement, une note patriotique ; dans les bouquets, le bleu et le rouge dominaient, tandis que sur la table, la nappe blanche resplendissait.

Les invités étaient à peu près une quinzaine ; Silvère n'en connaissait aucun, mais il se souvenait de ce que lui avait dit Maître Bonnefoy, et put les situer aussitôt les présentations faites ; il y avait en outre un couple de banquiers, les de la Broyne, et une grande femme un peu vulgaire, une certaine Irène Champart de Malassis, qui était, murmurait-on, la maîtresse du vicomte de Valence.

La conversation devint rapidement générale. Autant qu'il put en juger, tous les gens qui étaient là se présentaient comme des partisans de la Révolution, mais fort modérés, et très inquiets des possibles débordements. On félicitait La Fayette pour l'affaire de Nancy : "ne laissons pas les gueux nous gouverner", s'écria le petit vicomte de Crécy, un tout jeune homme extrêmement mince, et fort infatué de sa personne.

- Nous mettrions la Révolution elle- même en danger, renchérit Valence, un gros homme en costume militaire - il dirigeait le régiment de Chartres-Dragons. Il faut de l'ordre ! Sinon, tout ira à vau-l'eau !

Silvère n'écoutait que d'une oreille ; il préférait observer autour de lui, ébloui par l'élégance des femmes, le chatoiement de leurs robes, la blancheur de leur peau. Aucune pourtant n'atteignait la fraîcheur ni la plénitude de Marie-Anne.

"Plusieurs de ces hommes ont été, ou peut-être sont encore ses amants, songeait-il avec un peu d'amertume. Est-ce le cas de ce stupide Crécy ? Cela me paraît peu probable, elle ne l'eût pas supporté dix minutes. Ni le jeune Vatelle, le frère de cette fatigante dinde : trop gras, trop fade. Qui donc, alors ? Monsieur de Lory ? Un grand et bel homme, et comme il la regarde ! Et sa femme ne semble pas s'en apercevoir... Valence ? Monsieur de la Broyne ?..."

Tous entouraient Marie-Anne avec respect et affection. Celle-ci, répondant à quelqu'un, parlait justement de son mari :

"Oui, le cher homme est toujours à Paris, fort occupé... Il m'écrit tous les jours ! Mais il me manque tout de même beaucoup..."

Silvère en resta confondu. Il s'était figuré Monsieur Yvard de la Lande comme une sorte de vieux geôlier, et pensait que sa jeune femme ne pouvait que le détester. Et voilà qu'elle parlait de lui avec estime et tendresse... Il en fut mordu de jalousie.

"Je ne comprends rien aux femmes", se dit-il.

On parlait de la Constitution civile du clergé.

"- C'est une insanité, affirma Monsieur de Lory. C'est inutile et humiliant, et cela n'apportera rien de bon.

- Comment ose-t-on mettre en doute la fidélité de nos prélats à la Loi et au Roi, glapit le Vicomte de Crécy de sa voix haut perchée.

- Au Roi, sûrement... Mais à la Loi ? fit un sceptique.

- Ne sont-ils pas confondus ? répondit le vicomte.

- Mais, s'écria vivement Silvère ; on ne leur demande rien d'autre que ce que l'on exige de tout fonctionnaire, et que tout citoyen serait honoré de faire !"

La vivacité de sa remarque créa un froid, que Marie-Anne dissipa habilement d'un signe à son maître d'hôtel, qui donna un ordre bref. Aussitôt, des valets en livrée apparurent, porteurs de grands plateaux de fruits et de glaces. Ce furent des exclamations, et on oublia les prêtres, et la maladresse de Silvère.

"Il ne fait pas bon manifester ici d'opinions trop tranchées. Apparemment, cela n'est pas du meilleur ton... se dit-il, un peu mortifié. Et il tâcha de se faire discret. D'ailleurs, étourdi par les vins fins, les mets exquis et la délicieuse présence de Marie-Anne, il se sentait l'âme fort peu combattive. Dans une vague somnolence, il souriait à chacun, répondant d'une amabilité chaque fois qu'on l'interrogeait, heureux d'un bien-être inconnu.

A la fin du repas, on se dirigea à nouveau vers le salon, où des tables de jeu avaient été dressées. Yvonne de Lory, une grande femme sèche qui s'accordait fort peu à son mari, et se piquait de poésie, récita quelques uns de ses sonnets, d'un air concentré ; Silvère les trouva mortellement ennuyeux, et fort médiocres. Plusieurs invités demandèrent un peu de musique ; alors, le petit Crécy se mit au clavecin, préluda avec beaucoup de sentiment, tandis que Marie-Anne se mettait à chanter. Elle avait une voix de contralto, magnifique, bouleversante, un peu grave ; étonné, Silvère la regardait. Un moment, leurs regards se croisèrent, et elle lui sourit discrètement. Il en fut bouleversé.

Après le dîner, Silvère décida de rentrer à pied chez lui. Trop d'émotions lui emplissaient le coeur, trop de sensations douces : lumières, parfums, musique, douceur des mets, rumeur des conversations, tout cela le grisait. Que c'est beau, tout de même, songeait-il. Il se surprenait à rêver d'une vie luxueuse, où chaque soir, ainsi, il pourrait écouter la voix merveilleuse de la femme aimée modulant de mystérieuses romances, en dégustant une coupe de vin de Champagne glacée.

 

Peu de temps après - c'était au tout début du mois de septembre - eut lieu, à la Société des Minimes, une séance qui allait être décisive pour Silvère et quelques uns de ses amis. Après la lecture de procès-verbal, le président s'éclaircit la voix :

"- Citoyens, notre club vient de recevoir une lettre de la Société des Amis de la Constitution de Béthune, dans le Nord... Je vais vous en donner lecture, car elle me semble mériter un débat."

Il fut interrompu par quelques applaudissements.

"... Voici ce que nous mandent les patriotes de Béthune : il n'est pas juste (ce sont eux qui le disent), de maintenir la distinction entre citoyens actifs et passifs, et d'exclure les citoyens passifs de toute action politique, et notamment des sociétés populaires. Cette discrimination, qui n'est fondée que sur la fortune (ce sont toujours eux qui parlent, moi, je ne fais que citer...), cette discrimination, donc, est selon eux contraire à la justice, à la raison, et au premier principe de la Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen. N'a-t-on pas proclamé que "les hommes naissent libres et égaux en droits" ?"

Il y eut un instant de silence, suivi d'un énorme brouhaha. Quoi ? L'on osait remettre en cause le principe même qui garantissait le bon fonctionnement de la démocratie ? On voulait instaurer le suffrage universel, c'est à dire donner le droit de vote à n'importe qui, aux illettrés, aux va-nu-pieds, aux ouvriers ? Et pourquoi pas aux femmes, tant qu'on y était ? Et pourquoi pas aux enfants ? Silvère se dit alors que l'intelligente Marie-Anne, par exemple, saurait certainement se montrer plus sage que bon nombre de ces solennels imbéciles !...

"- C'est absurde, s'étranglaient tous ces bons bourgeois. Ce serait le commencement de l'anarchie !

- On donnerait un pouvoir exorbitant à des gens incapables de l'exercer, renchérissaient les autres.

- C'est la propriété qui fait le citoyen ! Comment quelqu'un qui ne possède rien pourrait-il être attaché à l'ordre, à la Nation ?"

Dans ce concert d'indignation, quelques voix discordantes se faisaient pourtant entendre : "La fortune ne fait rien au talent ni à l'intelligence ! On peut être pauvre, et avoir le sens de l'intérêt général !..."

Bref, ce fut un beau charivari ; mais au finale, ce furent les propriétaires qui l'emportèrent.

"Hé bien, qu'en penses-tu, toi, demanda Pierrot, qui avait assisté à tout ce débat d'un air goguenard.

- Ma foi, je suis très perplexe, répondit Silvère. Mais j'ai l'impression d'une porte qui se ferme : on a obtenu un certain nombre de droits, mais on va tout faire pour que ça s'arrête là, qu'on n'aille pas plus loin...

- Hé oui ! On veut rester entre soi ! Mais sais-tu qu'à la Fraternelle d'Outre-Pont, ils acceptent même les citoyens passifs ?

- Vraiment ? Et tout le monde y va ?

- La Fraternelle ne rejette personne, surtout pas à cause de sa pauvreté, de son manque de fortune. Et crois-moi, on débat tout aussi bien qu'ici, avec autant, sinon plus de tenue et de discipline... Cette idée que seuls les propriétaires seraient capables de gouverner me dégoûte !

- Cela me choque aussi, admit Silvère.

- Et si nous changions de chapelle ?... Mais attention, fit Pierrot, l'oeil moqueur. Il s'agit d'aller à Saint-Victeur, dans le quartier des tisserands, et ce n'est pas très bien famé... Pas très sûr non plus...

- Qu'est-ce que tu crois, siffla Silvère, que j'aurais peur ?

- Hé ! Je parie bien que tu n'as pas souvent mis les pieds par là...

- C'est vrai, et alors ? Qu'en dis-tu, Thibaut ?"

Celui-ci avait écouté toute cette conversation sans rien dire. Lui non plus n'était guère satisfait des positions par trop modérées des Minimes - où d'ailleurs, comme ses amis, il était réduit au rôle de spectateur par son jeune âge, et puis, il avait envie de suivre ses amis ; finalement, ce dernier sentiment, et peut-être aussi la curiosité, l'emportèrent. Le grand François, en revanche se récria :

            "-Qu'irais-je donc faire chez les gueux ? Tu veux t'encanailler, libre à toi ! Mais je n'ai aucune envie d'attraper de la vermine..."

            De ce jour, les deux jeunes gens cessèrent de se parler.

 

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Aujourd'hui lycée Montesquieu.

Dans la Sarthe, le mot bordage désigne une petite ferme.

 La Société des Amis de la Constitution fut l'un des premiers "clubs" qui se sont formés au Mans. On l'appelait aussi les Minimes, en référence au lieu de ses réunions. Fondée le 21 mars 1790 par Levasseur, Philippeaux, chappe, et Letourneur, elle regroupait des "citoyens actifs", c'est à dire imposables, moyennant une cotisation de 24 livres. Elle fusionna en février 1792 avec la Société Fraternelle d'Outre-Pont, beaucoup plus démocratique, et dont il sera question plus loin. Elle devint alors la "Société Populaire", afiliée aux Jacobins de Paris, et prit une place de plus en plus importante dans la vie politique mancelle, à l'instar des Clubs parisiens.

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