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12 septembre 2009 6 12 /09 /septembre /2009 11:35

Rimbaud au théâtre.

M

ardi 7 mars 2006, théâtre municipal du Mans, 20 h 30. L’on donne les Illuminations, de Rimbaud, dites par trois comédiens et mises en scène par Thierry de Perretti.

Je m’attendais au pire, et j’avais raison.

Je m’attendais au pire, parce que je n’aime guère que l’on prononce devant moi de la poésie. J’ai beau savoir qu’elle fut d’abord orale, musicale même… rien n’y fait. Je ne l’aime que lue des yeux ou, à la rigueur, murmurée d’une voix très intime. La poésie, quelle qu’elle soit, ne s’accorde guère aux vociférations.

J’ai encore en mémoire, des années après sa mort, une lecture de Bruno Montels, durant un festival des « Voix de l’Ecrit » : une silhouette fragile, accroupie près d’une chaise, dos au public ; un doigt qui scandait, doucement, une rythme obsédant ; une voix, un chuchotement, au ras du micro… C’était fascinant. Nous étions suspendus, muets, à ce souffle presque inaudible, à ce texte sans fioritures…

Ou encore Christophe Tarkos – mort lui aussi ! notre mémoire est un cimetière – qui nous débitait, au tic-tac d’un réveil, avec un visage apparemment inexpressif, un de ces textes à la lisière de la folie…

 

Et puis Rimbaud ! Il est si facile de « faire de l’effet » avec ce poète, qui fut d’abord un personnage ! Le révolté hurlant, l’adolescent terrible et mal élevé, le « Voyant » magnifique et tragique…

Et il ne s’en priva pas, des effets, de Perretti !

 

Trois comédiens, un cercle de lumière, un écran géant où défilent des images de synthèse (ma foi, ce que j’ai préféré dans le spectacle), et un peu de musique électronique… Deux hommes, une femme : l’une se vautre à terre, rampe, à genoux ; les autres courent comme des dératés… Et puis tout se fige, dans des images convenues : Rimbaud, au premier plan, comme il s’est dessiné dans l’album zutique, veste de peintre, cigare au bec, haut de forme – et l’actrice, allez savoir pourquoi, en profite pour montrer ses seins. Rimbaud, au second plan, en poète presque adulte, ou en baroudeur ; et puis, le dernier Rimbaud, hagard, barbe de trois ou de huit jours, une jambe coupée… C’est démonstratif, pesant, grotesque. Madame Verdurin en étoufferait d’émotion.

 

Souvent, je fermais les yeux, et quand les comédiens ne hurlaient pas, quand ils ne se mettaient pas, arbitrairement, à grimacer sur le « wasserfall blond » d’  « Aube d’été », qui ne leur avait rien fait, je retrouvais un peu de la magie des Illuminations.

Et puis, les effets faciles, attendus… Rimbaud parle de la ville, de la vitesse (au fait, et « Les Ponts » ? oubliés ?) et l’on a droit à une image prise d’une caméra embarquée… Le feu, la destruction ? Aussitôt l’on voit des immeubles qui s’écroulent, et l’on songe, évidemment, au World Trade Center… Tout de même, ce Rimbaud, quel voyant !…

 

Et je ressonge, nostalgie encore, à Jacques Donguy, sa silhouette noire, immobile, devant un écran où défilaient, rythmées, violentes, fascinantes, des images de synthèse autrement belles, alors que d’une voix mécanique il débitait, halluciné, un texte généré par ordinateur, étrange, aléatoire, magique…

La poésie n’aime pas le « message » trop évident, trop nu, le sens dépourvu de mystère, et encore moins, peut-être, les jugements manichéens de la politique et de la morale. La poésie demeure au-delà du bien et du mal ; dans un langage énigmatique qu’aucune exégèse n’épuise, elle nous heurte, nous provoque, nous bouscule, elle nous dit d’autres vérités que le langage de tous les jours ; sinon, elle ne sert à rien.

 

Mais le pire, ce fut le dernier texte, ou l’avant-dernier : « Solde » :

 

SOLDE

A vendre ce que les Juifs n'ont pas vendu, ce que noblesse ni crime n'ont goûté, ce qu'ignorent l'amour maudit et la probité infernale des masses ; ce que le temps ni la science n'ont pas à reconnaître ;

Les Voix reconstituées ; l'éveil fraternel de toutes les énergies chorales et orchestrales et leurs applications instantanées ; l'occasion, unique, de dégager nos sens !

A vendre les Corps sans prix, hors de toute race, de tout monde, de tout sexe, de toute descendance ! Les richesses jaillissant à chaque démarche ! Solde de diamants sans contrôle !

A vendre l'anarchie pour les masses ; la satisfaction irrépressible pour les amateurs supérieurs ; la mort atroce pour les fidèles et les amants !

À vendre les habitations et les migrations, sports, féeries et comforts parfaits, et le bruit, le mouvement et l'avenir qu ils font.

À vendre les applications de calcul et les sauts d'harmonie inouïs. Les trouvailles et les termes non soupçonnés, possession immédiate,

Élan insensé et infini aux splendeurs invisibles, aux délices insensibles, – et ses secrets affolants pour chaque vice – et sa gaîté effrayante pour la foule.

A vendre les Corps, les voix, l'immense opulence inquestionable, ce qu'on ne vendra jamais. Les vendeurs ne sont pas à bout de solde ! Les voyageurs n'ont pas à rendre leur commission de si tôt !

 

L’acteur courait d’un bout de la scène à l’autre, s’arrêtant de temps en temps pour reprendre son souffle… et brailler « A ven-en-en-en-dre !!! » hystériquement, d’une voix à faire fuir les clients…

Je vois bien l’intention du metteur en scène : montrer l’indignation vertueuse du poète (et futur marchand d’armes) devant la vénalité de la société bourgeoise, qui s’ingéniait, déjà, à faire argent de tout ? Certes, certes, je veux bien… Mais j’ai peine à imaginer Rimbaud beuglant comme un veau ! Je l’imagine plutôt, énumérant calmement, froidement, ironiquement ses « A vendre », avec le détachement hautain et gouailleur d’un Tarkos… Et la dernière strophe n’est qu’un haussement d’épaule désabusé et méprisant…

 

Pauvre théâtre, réduit aux exercices de style maladroits d’apprentis-acteurs qui s’attaquent à tellement plus fort qu’eux ! Pauvre Rimbaud, devenu un « classique » pour professeurs de lycée – et pauvres lycéens ! L’un d’eux, qui tout au long de la représentation, murmurait dans mon dos pour sa voisine des « j’y comprends rien » désespérés, a eu en sortant LE mot de la fin : « P… mais qu’est-ce que je vais raconter au bac là-dessus, moi ??? »

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12 septembre 2009 6 12 /09 /septembre /2009 11:26

Et voilà, la boucle est bouclée. De Lucrèce à Nietzsche, via des passeurs comme Michel Onfray ou Clément Rosset. Ou Michel Serres.

 

Lucrèce, d’abord. Relu cet été, sans préjugés. Une splendide poésie, pleine de mouvement et de fureur, et pourtant au service d’un savoir purement rationnel, d’une vision du monde cohérente, d’où soit exclu tout recours au surnaturel, au transcendantal.

Un monde en perpétuel mouvement, un univers infini, éternel, formé d’une foule d’atomes qui, aléatoirement, nunc hic, nunc illic, « coagulent » pour former un monde – résultat purement fortuit d’une combinatoire qui, parmi des milliards d’autres, a fonctionné et donc perduré. Nos modernes théories de l’évolution, fondées sur d’infimes mais cumulées mutations de l’ADN, aléatoires, sans la moindre finalité, ne disent pas autre chose.

 

Et cette vision, qui, à la novice que je suis, semblait finalement plus poétique que fondée en raison, plus visionnaire que scientifique, a reçu la caution de Michel Serres, philosophe, et ancien élève de Navale – c’est à dire physicien.

 

Non les atomes ne sont pas une vue de l’esprit ; non, le modèle proposé par Lucrèce n’était pas, comme on l’a répété à l’envi, pré-scientifique et a-mathématique. Non le clinamen n’était pas, comme l’avait cru Cicéron, et tant d’autres à sa suite, une pirouette destinée à expliquer pourquoi « il y a quelque chose plutôt que rien », et pourquoi la chute des atomes, strictement parallèle, vient à se rencontrer.

 

Il suffit, dit Michel Serres, de relire Démocrite ; et, après lui, Archimède. L’erreur consiste (et elle provient de la physique classique, fondée sur la mécanique des solides beaucoup plus que sur celle des fluides) à se tromper de mécanique. Transposons la chute des atomes dans la mécanique des fluides, comme tout le texte nous y invite, et l’on trouve l’explication, parfaitement claire, correcte, pratiquement vérifiable : les atomes ne tombent pas comme des cailloux, ils sont emportés par une cascade, un fleuve, un flux… Or tout flux laminaire tend à présenter, de manière imprévisible, aléatoire, des perturbations, de minuscules turbulences – oh ! Pas grand-chose : de l’ordre de l’infinitésimal, du différentiel ; l’angle le plus petit imaginable, un atome d’angle en somme, l’angle tangentiel, celui-là même que Démocrite, puis Archimède, cherchaient à mesurer, fondant ainsi le calcul différentiel… et voilà le clinamen. Et de cette infime perturbation, de cette minuscule déviation, naît le tourbillon, la trombe, en somme cela précipite – et forme un monde.

 

Et tout, dans ce monde, relève de la même logique, de la même loi – foedera naturae. Phénomènes météorologiques, du nuage à la trombe, du séisme à la foudre, mais aussi les phénomènes humains, sociaux…

 

Le monde change et ne change pas. Globalement, le niveau de la mer reste identique, les apports compensant les pertes. La vie et la mort s’équilibrent – homéorrhèse, dit Michel Serres qui aime les mots savants. Vénus nourricière au commencement, peste d’Athènes à la fin.

Et pourtant notre monde, qui n’est qu’un accident, une minuscule poche dans le grand flux, s’use, subit la loi de l’entropie, et par le fait même d’être né, se dirige droit vers la mort. Qui n’est rien, rien d’autre que l’effacement d’une perturbation, la disparition d’un tourbillon, tandis qu’ici, là, nul ne sait ni où ni quand, sans plan en tous cas ni projet divin, d’autres poches se formeront…

 

Rien de pessimiste, là-dedans, rien qui évoque le désespoir romantique ou la déprime contemporaine. L’univers est, voilà tout. Il convient d’en prendre acte, de le comprendre. Et d’en finir avec les peurs qui empoisonnent la vie humaine. Peur de la mort : elle n’est rien, que la dissolution d’une poignée d’atomes. Pas d’au-delà terrifiant, pas de supplices (ceux-ci existent bien, mais ici et maintenant. Les hommes sont assez doués pour se fabriquer leur propre Enfer). Pas de dieux jaloux ni vengeurs. D’ailleurs, si ceux-ci existent, c’est quelque part, dans des arrières-mondes, et notre monde, à nous, ne les concerne pas. En somme, ils ne sont plus guère que le modèle théorique de l’ataraxie.

 

Cette vision, claire, lucide, tragique (mais sans pathos : les pires séismes, et la fin même de notre monde, ne représentent pas grand-chose à la mesure de l’univers…) du réel, n’est pas si éloignée de celle de Nietzsche.

 

Comment vivre bien ? C’est Michel Onfray qui répond, interprétant Nietzsche :

« Comment vivre pour être… disons heureux ? Ou bien : le moins malheureux possible – autre façon de définir l’hédonisme…

Réponse : connaître la nature du monde ; savoir qu’il n’existe que volonté de puissance ; que la liberté, le libre-arbitre sont des fictions ; que nous obéissons et subissons la loi du déterminisme ; mais que nous pouvons aussi consentir à la nécessité… » La Sagesse tragique, p. 21.

 

Connaître la nature des choses pour être heureux ! Pour être, du moins, délivré de peurs absurdes, pour trouver la paix de l’esprit… En effet, Lucrèce n’est pas loin. Et dans la Volonté de puissance, on trouve une description de l’univers qui n’est pas sans évoquer la cataracte d’atomes et l’homéorrhésis :

«  un monstre de force, sans commencement ni fin ; une somme fixe de force, dure comme l’airain, qui n’augmente ni ne diminue, qui ne s’use pas mais se transforme, dont la totalité est une grandeur invariable, une économie où il n’y a ni dépenses ni pertes, mais pas d’accroissement non plus ni de recettes […] une force partout présente, un et multiple comme un jeu de forces et d’ondes de force, s’accumulant sur un point si elles diminuent sur un autre ; une mer de forces en tempêtes et en flux perpétuel… » (La Volonté de puissance, Gallimard 1948, t 1, 2, § 51. Cité par M. Onfray, p. 47)

 

Mais si la physique de Lucrèce m’apparaît comme lumineuse, remarquablement intelligente, et surtout fondée en raison, je ne peux m’empêcher de trouver la morale qui en résulte quelque peu maigrelette.

On a dit et redit que chez les Epicuriens, la physique ne se justifiait que par la morale ; mais à lire le De Natura rerum, j’ai plutôt l’impression inverse. Lucrèce décrit avec un luxe de détails les atomes et le vide, le flux d’atomes et ce qui en résulte ; il démontre que l’âme est, comme tout, de nature corporelle, et répond strictement aux mêmes lois physiques ; il établit une théorie de la perception, s’attarde en savant sur les météores, le cours du Nil, le magnétisme… pour la morale, en revanche, peu ou pas grand-chose. Une condamnation de la passion, contraire à l’ataraxie ; des pages satiriques sur les folies des hommes – l’ambition, la soif du pouvoir et de l’argent, la guerre – en des tableaux terrifiants ou grotesques. Mais de morale à proprement parler, de préceptes pour vivre mieux, ici et maintenant, guère… ou j’ai mal lu !

D’où je conclus que Lucrèce était certainement plus physicien que moraliste, plus passionné de savoir que de morale.

 

Il faut dire qu’après avoir mis à mort la religion, l’épicurisme revient à une morale ascétique, négatrice de la vie, rejetant la passion…

Limiter ses désirs au minimum ; s’enfermer dans le Jardin, lieu clos, protégé des vacarmes du monde. Rejeter toute ambition, tout désir trop grand… Se garder du corps, source de tous les débordements, de toutes les servitudes…

 

Tout ceci est bien négatif, et étriqué. Et c’est là  que Nietzsche, en somme prend le relais. Avec une toute autre morale, positive celle-là, et réellement hédoniste (même s’il n’aimait pas le mot).

Se tenir à l’écart, oui… mais non par crainte d’être emporté ; au contraire, par choix aristocratique, par refus de la médiocrité, du grégarisme, du conformisme. Avoir le courage d’être soi-même, de reconnaître et de combler ses désirs, et que le corps exulte, loin de la « moraline » destructrice ! Pas question de s’enfermer dans un petit jardin, de se contenter chichement d’un peu de fromage… Rechercher les jouissances les plus intenses et les plus belles, l’art, la création, la musique… et le sexe, séparé une bonne fois de la Famille et de la procréation (il y a un passage délicieux, chez Lucrèce, sur les méchantes courtisanes qui savent éviter la grossesse par des mouvements appropriés ! Et Lucrèce condamne, bien sûr…)

Et le rire, donc Lucrèce ne dit rien, et que toutes les religions condamnent, le rire libérateur, hygiène contre l’esprit de sérieux et la bêtise… S’aimer soi-même. Et privilégier l’amitié… Cela, les épicuriens le disaient déjà. Mieux vaut l’affinité élective avec quelques uns, que le troupeau, la masse inerte et mortifère…

 

Et aussi : rejeter tout ce qui, de près ou de loin, nous ramène au ressentiment, qui caractérise les esclaves. Fi de l’envie, de la jalousie, de la haine ! Fi de la vengeance et de la vaine colère ! Attitudes d’esclave. Mais Dieu, qu’il est dur de se maintenir à ces sommets, d’échapper aux pensées négatives !… De rester impassible, et juste avec les injustes ! C’est un combat permanent, et le seul qui vaille peut-être… Pour Nietzsche, comme pour Diogène, Epicure ou Lucrèce, la philosophie, cela se vit. Ce n’est pas, pas seulement, une affaire de théorie…

 

Je me suis donc trouvé une famille : Diogène le cynique, pour la liberté et le rire (mais Démocrite riait aussi, et Empédocle…) ; Lucrèce, pour la mise à mort des dieux et des idoles, et l’adhésion joyeuse à un réel débarbouillé de ses fantasmes ; Rabelais, pour le rire encore, la curiosité encyclopédique, (et l’on n’est toujours pas bien loin de Lucrèce) et le mépris des « agélastes », cagots et sorbonnards ; Nietzsche, enfin, pour la morale de la Vie… Toute une voie courant à travers les siècles, toujours pourchassée mais jamais tout à fait éteinte, malgré les vociférations des négateurs de vie, des idéalistes, des platoniciens, des religieux de tous bords, et de leurs successeurs plus ou moins honteux…

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12 septembre 2009 6 12 /09 /septembre /2009 11:19

Je n’aime guère les chiens. Certains, les plus petits, peuvent être drôles, têtus, charmants. D’autres, les plus gros, m’attendrissent quand ils ont peur.

Mais je n’aime pas leur veulerie, qui lèche la main d’un maître qui les bat ; et j’aime encore moins leur façon de vivre en meute, de s’acharner tous ensemble, en aboyant et en hurlant, sur une victime abattue…

 

Le chat, lui, vous regarde avec une indifférence royale quand vous lui racontez des sottises. Il vous fixe de ses yeux énigmatiques… et soudain vous vous sentez ridicule. Le chat peut aimer jusqu’à la mort ; il se donne sans compter à celui qu’il a choisi. Mais il n’a pas de maître. Il ne tolère pas l’injustice, et vous le fera comprendre en partant majestueusement bouder – et si vous insistez, gare au coup de patte, précis et impitoyable ! Le chat ne se laisse pas embrigader : jamais félin ne chassa en meute, ni ne miaula de concert, pour imiter ses congénères. Il délimite son territoire, et malheur aux intrus. Il vit en bonne intelligence avec ses semblables, sauf lorsque les tourments de l’amour le poussent à se battre pour une belle. A Rome, sur le Largo Argentina, trois cent cinquante chats, vaccinés et castrés, coulent des jours paisibles dans une république idéale, sans policiers ni prison, sans violence ni mouvements de foule.

Le chat sait, au millimètre près, la bonne distance : infiniment proche, infiniment indépendant et libre.

 

J’ai découvert le hérisson grâce à la philosophie : Schopenhauer, d’abord, qui dans une fable peut-être sibérienne, met en scène un couple d’amis. Il fait froid, il gèle : nos deux compères grelottent, à distance l’un de l’autre. Pour se réchauffer, ils se rapprochent ; mais s’ils viennent à se toucher, ils se piquent mutuellement. Alors, de tâtonnement en tâtonnement, ils s’écartent, puis reviennent l’un vers l’autre, jusqu’à ce qu’ils trouvent enfin la bonne distance : celle où ils seront assez près pour se tenir chaud, et assez éloignés pour ne pas se blesser. Schopenhauer voyait là une métaphore de l’amitié – et peut-être de l’amour.

Michel Onfray, lui aussi, voue une intense sympathie au petit rongeur, oublié, dit-il des fabulistes, Ésope, Phèdre, et La Fontaine. Pour cette capacité de trouver « la bonne distance », mais aussi pour sa réaction lorsqu’on l’agresse. Il ne griffe pas, ne mord pas, ne réplique rien. Il se met en boule, réalisant une sphère parfaite, hérissée de piquants. Et tant pis pour la meute, qui, frénétique, hystérique, hurle contre lui ! qu’un chien avance le museau ou la patte, et la sanction est immédiate. Alors, les attaquants, las de s’égosiller pour rien, et de tourner autour sans trouver la faille, finissent par se lasser et abandonnent le terrain…

Suave mari magno… dit Michel Onfray, après Lucrèce. Protégeons-nous des agressions, et du bruit du monde. Imitons le hérisson.

 

Mais, serais-je tentée d’ajouter, n’oublions pas de vérifier, avant de nous rouler en boule, que nous ne sommes pas sur une autoroute. Contre un trente-huit tonnes, la protection est inopérante…

 

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12 septembre 2009 6 12 /09 /septembre /2009 11:15

Né aux alentours du dixième siècle, le haïku s'épanouit au Japon au dix-septième siècle... Mais qu'est-ce donc que cette forme minuscule, qui fascine  notre modernité ? Dix-sept syllabes, réparties en 5/7/5 : magie des nombres premiers... Et, comme en une miniature, comme un un bouquet, comme en l'agencement parfait d'une forme minimale, c'est tout un univers que se dessine.

Tout un univers, toute une philosophie aussi. Voici ce que j'en ai compris :

Le haïku s'écrit au présent, souvent même avec des phrases nominales. Il ne décrit pas, il nomme, il évoque – et c'est le rapprochement des mots, des noms, qui crée la magie, la poésie, et fait sens.

 

Lenteur du jour –

un faisan

s'installe sur le pont.

                 (Buson)

Il n'interprète pas, il dit. Et ce faisant, il fait exister, à la manière d'une peinture. Les choses sont là, présentes, sensibles, sans la moindre transcendance, sans la moindre symbolique. L'on est bien loin des « Correspondances » de Baudelaire : aucune « confuse parole », aucune signification cachée, que le poète, ou le lecteur, devrait décrypter... Pure présence de l'objet : fleur, animal, brume, fumée, montagne, rivière... Tout cela dessine un paysage, sacré en lui-même, mais vide.

Et ces objets, parfois, comptent parmi les plus humbles (et l'on songe à Ponge, évidemment, et à son Parti Pris des choses... mais Ponge essayait de faire parler les mots, leur forme, ou encore parfois d'interpréter le réel : rien de tout cela dans le haïku) : le navet, la casserole, le crapaud, la grenouille, l'araignée...

Sur le crottin de cheval

les fleurs tombées du prunier rouge

on les dirait embrasées

                       (Buson)

 

La sensation elle-même se traduit fugitivement, par la métaphore :

Une fleur tombée

remonte à sa branche !

Non c'était un papillon

(Moritake)

 

Enfin, et surtout, cette poésie refuse l'effusion lyrique, la confession des sentiments. Elle dit « je », parfois, et l'on devine la joie du printemps, la mélancolie d'un hiver pluvieux et glacé...

 

Un monde de douleur et de peine

alors même que les cerisiers

sont en fleur

                       (Issa)

 

 Mais tout est dit au travers d'un objet, d'une sensation, d'un reflet de lumière. Parfois même c'est une mini-histoire que l'on nous livre :

 

Je rentrais

furieux offensé –

le saule dans le jardin

(Ryôta)

 

La simple présence du saule, silencieuse, à peine visible, suffit à réconcilier l'homme (le poète ?) avec lui-même, et lui rend sa sérénité.

 

L'on pourrait parler d'une poésie objective, impersonnelle, si elle ne nous touchait au plus profond du coeur. Peut-être s'agit-il seulement de pudeur, de retenue...

 

Ne serait-ce pas là l'épicurisme le plus pur ? Rechercher la sérénité de l'esprit, sa liberté, dans les plaisirs les plus simples, les plus immédiats, les plus « naturels », en éliminant de soi toute source de trouble : la peur, la colère, la tristesse. Ne jouir que de la présence pure, sans la moindre transcendance, sans la plus petite trace de croyance en un monde « autre », hors du réel. Adhérer sans réserve à cette réalité-ci, sans réticence, même dans ce qu'elle peut comporter de négatif – et c'est peut-être moins Épicure que Nietzsche ici... La pluie, le froid, la tristesse même. Et parfois la cruauté :

Un moineau épuisé

au milieu

d'une troupe d'enfants

(Issa)

 

Et la sérénité vient de l'acceptation du monde, de la réalité telle quelle :

La voix qui crie après un cheval

fait partie de la tempête

sur la lande d'hiver

(Kyokusui)

 

Et c'est une joie profonde, immédiate, qui naît soudain de ces poèmes :

Point du jour –

l'alouette chante

du fond de la pluie

(Issa)

 

Au milieu de la plaine

chante l'alouette

libre de toutes choses

(Bashô)

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12 septembre 2009 6 12 /09 /septembre /2009 11:11

CINEMA

Je viens d’offrir à la maison de retraite où habite ma mère une bonne trentaine de cassettes VHS, pour la plupart des films enregistrés à la télévision. Un peu, beaucoup, pour illustrer mes cours, au temps pas si lointain où je travaillais dans le secondaire. Un peu, beaucoup aussi par manie d’accumuler…

Disposer d’une vidéothèque, comme d’une « cassettothèque » de musique : enregistrer frénétiquement tout ce qui passe… et finalement ne jamais le regarder. Ou peut-être si, une fois. Des rayonnages entiers de films, des boîtes pleines de cassettes devenues inaudibles… Souci d’accumuler, de posséder. D’avoir là, à disposition.

A présent, j’ai plutôt envie de me libérer de tout cela, de faire du vide. Ne plus m’attacher aux choses, puisque de toutes façons elles se perdent, s’abîment, meurent. Seuls les livres échappent à cette malédiction… Eux, j’éprouve un besoin vital de les savoir là, près de moi. Plaisir du papier, plaisir de retrouver de vieilles annotations, une date… Toute une histoire.

Les photos, aussi, les albums… A présent, un par année. Comme un journal, pour fixer le temps qui passe, arracher les visages de ceux qu’on aime à la mort, à l’oubli. Et je les regarde souvent. Ils sont vivants.

Les cassettes, les films ne sont que des choses mortes. Il n’existe presque plus de magnétophones à cassettes ; et les magnétoscopes VHS sont en train de disparaître. Il ne restera plus que d’affreux boîtiers de plastique noir… encombrants et inutiles.

 

A présent, je préfère aller au cinéma. Surtout aux Cinéastes, le tout nouveau cinéma d’art et d’essai du Mans. Un hall propret où l’on prend les billets, où l’on peut feuilleter des livres que des cinéphiles ont disposé là, pour nous ; ou bien regarder distraitement les bandes annonces sur un écran… Il n’y manque qu’un distributeur de café !

Il y en avait un au vénérable Ciné-Poche, dans le vieux Mans, qui vient de fermer. Une vieille machine antédiluvienne, qui allait bien avec les lieux, désuets, un peu déglingués, sans prétention… Deux salles, pas très belles, pas très pratiques, mais où des générations de cinéphiles avaient usé leurs fonds de pantalon. Quelque chose d’un peu anar, un peu soixante-huitard… Nous nous y sentions bien. Mort, hélas ! Tué sur l’autel de la rentabilité…

Je ne déteste pas non plus le Colisée, au centre-ville, dans la si mal famée rue du Port (Hé oui, il y a un port au Mans, même si l’on n’y trouve plus guère de bateaux…). Entre les kebabs et les bars de nuit… Lui s’est un peu déguisé en « multiplexe » : sans doute pour rappeler l’affreux « Méga CGR » de Saint-Saturnin, qui appartient d’ailleurs au même propriétaire… Alors, il y a les caisses centrales, une boutique où l’on vend d’horribles pizzas américaines, et du pop corn (mais il faut bien dix minutes pour que la cafetière daigne livrer un minuscule café. Plutôt bon, du reste…) ; et de temps en temps une sonnerie stridente fait jaillir la caissière de sa cage de verre, pour appuyer sur je ne sais quel bouton…

 

Le cinéma, c’est cela aussi : ressortir le soir, ou bien couper une interminable après-midi de dimanche. Rentrer plus tard, ou s’offrir une salade au « Legend café » ; tenir la main de Lionel tout au long du film, observer le public – souvent de notre âge, ou plus vieux que nous – et rester, après la projection, un petit moment à ne rien dire, émus, attendris, ou mal à l’aise selon les cas… Et puis l’on se pose la question, presque timidement :

             Alors ? Qu’en penses-tu ?

Et l’on est le plus souvent du même avis : cela nous rassure ; nous sommes toujours en phase, après presque quinze ans de vie commune…

 

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11 septembre 2009 5 11 /09 /septembre /2009 07:38
Les Derniers jours du Monde, c'est aujourd'hui un film des frères Larrieux. Quelques longueurs, des scènes fascinantes, quelques gags involontaires... et la prestation superbe de trois acteurs qui crèvent l'écran : Catherine Frot en bourgeoise déjantée, Karine Viard épatante de sensualité et de vie, Mathieu Amalrik en éternel paumé...
Mais c'est aussi, surtout, un livre de Dominique Noguez. Un monument de plus de 500 pages, fascinant et irritant.
Écrit en 1991, il est censé se passer en 2010 (oups... c'est pour demain !). Un virus informatique incontrôlable a produit une série de réactions en chaîne qui conduisent sûrement la Terre à sa perte : épidémies, explosions nucléaires, entre autres joyeusetés. L'ensemble est vécu par les yeux d'un quidam, intellectuel de Biarritz, qui met d'abord un point d'honneur à ne jamais lire les journaux, mais qui est rattrapé par une actualité tragique - le tout sur fond d'histoire d'amour calamiteuse.
L'auteur nous promène dans une France de plus en plus en proie à la panique, de Biarritz (sa plage déserte en plein mois de juillet !...) à Bordeaux, de Cambo-les-Bains à St Benoît sur Loire, pour s'achever sur le pont des Arts, dans un Paris désert.
Le sujet est fascinant ; le narrateur, un personnage attachant... et pourtant, le livre irrite prodigieusement :
par son côté potache, d'abord. On y croise des personnages réels : Fabius (!) en président de la République obligé de jeter l'éponge - il y a donc une catastrophe planétaire que Noguez n'avait pas prévue..., Jean-Edern Hallier toujours vivant et en séducteur décati, Philippe Sollers en faux grabataire converti à l'Islam... Cela peut faire sourire, mais à la longue, c'est agaçant. Et puis, cette sempiternelle plaisanterie qui fait découvrir au narrateur, dans une bibliothèque, le livre même qu'on est en train de lire !...
Mais le pire, c'est cette manie un peu "khâgneuse" de tout dire : Notre héros sirote-t-il un bon cru ? Nous avons droit à la fiche œnologique complète. Visite-t-il Arnaga, la villa de Rostand à Cambo ? On ne nous épargne même pas le contenu des vitrines ! Sans parler de la soirée au Grand Théâtre de Bordeaux, prétexte à une interminable digression sur les mérites comparés du cinéma et de l'opéra... Au point que l'on accueille la panne qui plonge l'édifice dans le noir et la foule dans la panique comme un intense soulagement pour le lecteur !
Vers la page 450, on se surprend à se dire qu'elle n'arrivera donc jamais, cette fichue fin du monde... Avouons que ce n'était probablement pas l'effet souhaité...
Pourtant, si le livre ne restera sans doute pas parmi "les douze qui resteront", comme le dit un peu vite la 4ème de couverture, il laisse une impression forte.
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10 septembre 2009 4 10 /09 /septembre /2009 20:27

 

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