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Le blog d Artemisia L

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SILVERE DEROUET

III –

LA JEUNE FILLE DES LUCS

CHAPITRE 4

Janvier 1794, de Beaupréau à la forêt de Grasla.

A quelques temps de là, une nouvelle courut de métairie en métairie : ce qui restait de l'armée vendéenne, et qui n'avait pu franchir la Loire à Ancenis, venait de se faire écraser par Westermann à Savenay. On parlait de milliers de morts ; on disait que les Hussards s'étaient livrés à des massacres horribles, tuant les blessés, sans épargner les femmes, ni les enfants, encore moins les prêtres. Les uns affirmaient que les prisons étaient pleines, dans toutes les villes de la région et jusqu'à Nantes, que les commissions militaires siégeaient sans désemparer, condamnant à mort tout ce qui leur tombait sous la main ; les autres répondaient qu'au contraire elles n'avaient plus rien à juger, tout ayant été égorgé d'avance par les soldats...

Silvère ne savait que penser, et gardait le silence. Après tout, il avait vu, de ses propres yeux, à quelles extrémités pouvait se livrer un peuple en colère... Une chose était s–re, en tous cas : le danger vendéen semblait bel et bien écarté. La grande armée qui avait déferlé sur tout l'Ouest n'existait plus ; ses chefs les plus redoutables, les Lescure, les Marigny, les Stofflet, les La Rochejaquelein, les Charette étaient morts, ou en fuite. Il en éprouvait un indicible soulagement.

"Nos généraux pourront enfin se concentrer sur un seul front, celui de l'ennemi extérieur... Cette fois, la République est peut-être sauvée..."

Il s'efforçait de cacher sa joie, d'autant que Marie, elle, semblait plongée dans le désespoir. Tous ces noms qui, pour Silvère, n'étaient que de vagues silhouettes menaçantes ou honnies, représentaient pour elle des gens connus, des amis peut-être... Et puis, son frère... Il était à peu près s–r, à présent, qu'il avait péri... Il restait peu d'espoir, et cette incertitude la torturait !

"Cela signifie peut-être que la paix reviendra bientôt... dit Silvère.

– Je veux rentrer aux Lucs, décida Marie. Ma mère est seule, là-bas, pour supporter cette attente... Mais je puis y aller seule. Je ne veux pas te retenir, dit-elle à Silvère. Maintenant que votre République n'a plus rien à craindre de nous, je suppose qu'elle va nous laisser tranquilles, ajouta-t-elle amèrement.

– Je n'en suis pas si sûr...

– Si l'on m'arrête, j'ai encore des papiers en règle, non ? Et je ne porte pas d'armes... On ne peut rien me reprocher.

– Monsieur a raison, intervint le père Chaillou. Une jeune fille de votre âge, seule sur les routes ! Il y a les Bleus... mais il y a aussi les bandits de grand chemin, qui voudront vous détrousser, et vous faire violence...

– Il faut combien de temps pour aller jusqu'aux Lucs ? demanda Silvère.

– Ma foi, je n'y suis jamais allé... Jusqu'à Montaigu, en tous cas, il faut compter une douzaine de lieues... et ça doit être par là...

– Oui, confirma Marie, en voiture, cela fait deux ou trois heures de Montaigu aux Lucs.

– Il faut nous trouver une monture, dit Silvère, deux si possible. Puisque j'ai commencé cette aventure, je la mènerai jusqu'au bout."

Ils restèrent encore quelques jours dans la ferme des Chaillou, attendant une occasion propice pour aller plus loin. Le fermier essaya en vain, durant une semaine, de leur procurer un cheval ; finalement, il ne put obtenir qu'un vieux baudet du Poitou, dont son propriétaire se débarrassa à prix d'or.

Le bourrin répondait – parfois... – au nom de Tabi. C'était un animal lent, triste, dont les doux yeux résignés disaient assez quel calvaire avait été son existence laborieuse. Son dos gardait des cicatrices mal refermées de plaies anciennes...

"Ce n'est pas une affaire, admit le paysan. Mais du moins, il soulagera un peu Mademoiselle... et puis, avec un âne, vous passerez davantage inaperçus..."

Dans cet équipage, ils partirent dès le surlendemain du jour de l'An, en direction du sud.

Le paysage avait changé, au fur et à mesure que l'on s'éloignait du bord de Loire. C'était à présent un dédale de forêts, de chemins creux où la nuit semblait durer toujours, où l'on avait peine à avancer dans la boue verglacée et les fondrières. Peu de villages. Souvent, on ne distinguait même pas les métairies, bien dissimulées derrière des haies... C'était un pays sauvage, plein de pièges, où l'on devait se méfier de tout et de tous. Un pays où l'on s'attendait, à chaque pas, à voir surgir des fées malfaisantes, d'effrayants génies, où les arbres, couverts de givre et de lambeaux de brouillard, de chaque côté du chemin, semblaient se pencher l'un vers l'autre, se murmurer des secrets hostiles, ou vouloir vous étouffer. Silvère, à chaque instant, se sentait épié, menacé... Ils traversèrent quelques hameaux dont il ne put trouver le nom, contournèrent par prudence le gros bourg de Montfaucon, et, en deux jours, parvinrent à Montaigu.

Ils descendirent dans l'auberge du pays, harassés et désireux de se restaurer et de se laver un peu. L'établissement ne payait pas de mine ; en réalité ce devait être une ancienne ferme transformée en guinguette. Pour l'heure, il n'y avait pas grand monde ; seulement une dizaine d'hommes, paysans, marchands, colporteurs qui faisaient halte là, faute de mieux. Liant conversation avec eux, Silvère s'efforça d'apprendre les nouvelles.

"Vous êtes bien curieux, fit un homme, soupçonneux.

– Oh ! je cherche seulement à savoir si les routes sont sûres. Quand on voyage avec une femme...

– Sûres ! Comment le seraient-elles en ces temps pourris ? Sûres !... Ça dépend où vous allez...

– Aux Lucs...

– Je connais l'endroit, intervint un marchand ambulant, que Silvère identifia pour être un mercier. J'arrive de par là-bas. On dit que Charette est dans le coin avec toute une armée... Il va y avoir bataille !

– Je croyais que tout avait été anéanti à Savenay...

– Tous les autres, peut-être, mais pas Charette ! C'est un malin, lui... Il ne les a pas suivis dans leur virée par-delà la Loire. Pas fou ! Il a attendu, bien tranquillement, dans ses marais de Machecoul... et le voilà qui rapplique !

– Ça n'en finira donc jamais ? soupira quelqu'un. Toujours les batteries, les massacrements...

– Hé ! C'est comme ça", rétorqua l'autre, prudent ou résigné.

Silvère annonça à sa compagne que leur progression vers les Lucs semblait compromise : si l'armée de Charette se trouvait dans le coin, il y avait gros à parier que les Bleus ne tarderaient pas à se mettre à ses trousses ; et tous deux risquaient fort d'être pris, et condamnés comme espions, par l'un ou l'autre camp. Mieux valait donc prendre quelque peu de distance, en attendant d'en savoir un peu plus.

"J'y songe, murmura Marie, d'abord consternée, l'une de mes parentes, une tante assez éloignée, habite Saint-Fulgent... Cela nous fait un assez grand détour, mais nous serions momentanément en sécurité chez elle..."

Ainsi fut fait, et dès le lendemain, les deux jeunes gens, qui entre temps – les provisions d'argent commençant à se faire rares – avaient réussi à vendre le pauvre âne Tabi, décidément à bout de souffle, partirent à pied.

De Montaigu à Saint-Fulgent, il n'y a guère que cinq lieues, mais par des routes étroites, accidentées, assez mal commodes. Et, peu avant d'arriver à la petite ville, Marie, en interrogeant habilement un paysan rencontré sur le chemin, apprit qu'elle était tenue par les Républicains.

"Tous les voyageurs sont arrêtés, fouillés, et doivent montrer un certificat de civisme. On leur demande d'où ils viennent, où ils vont ; et au moindre soupçon, on les met aux fers, et on les fait transférer à Cholet ou ailleurs..."

Fallait-il tenter la chance ? Ils se rendirent à un village aux portes de Saint-Fulgent, nommé Saint-André Goule d'Oie, où on leur indiqua une petite métairie, qui faisait office d'auberge. Ici, les choses semblaient plus calmes. Il n'y avait guère qu'un poste avancé des Bleus, trois ou quatre hommes qui semblaient ne pas vouloir faire de zèle.

La nuit fut tranquille. Pourtant, sur le matin, Silvère sentit que régnait une animation inhabituelle dans le village ; il s'habilla précipitamment, laissant dormir sa compagne.

Il descendit à la salle, et vit qu'on s'y agitait et qu'on criait beaucoup.

"Que se passe-t-il donc, demanda-t-il à l'hôte, un brave homme qui faisait aussi office de forgeron.

– Il paraît que Charette approche, avec plusieurs centaines d'hommes...

– Des milliers, même ! renchérit quelqu'un.

– ... et qu'il s'apprête à attaque Saint-Fulgent... Il arrive du côté des Essarts... Il va y avoir bataille, c'est sûr !"

Silvère revivait là les moments d'angoisse, les folles rumeurs qui avaient empoisonné le Mans durant des mois, avant que les Vendéens ne déferlent sur la ville. Il se demanda s'il devait ajouter foi à ces racontars, et s'il ne valait pas mieux attendre tranquillement la suite des événements.

Il alla retrouver Marie. La jeune fille, réveillée, regardait autour d'elle d'un air inquiet. Elle avait entendu le bruit. Il lui exposa rapidement la situation.

"Si ce que l'on dit est vrai, dans deux ou trois jours Charette va attaquer par ici, et ce village-ci pourrait bien servir de champ de bataille. Voilà une occasion rêvée, pour toi, de rejoindre les tiens... Mais pour l'heure, il est plus prudent de s'éloigner un peu et de voir ce que donnera la fortune des armes. En plein combat, tu risquerais surtout d'être tuée, ou prise comme espionne..."

Marie, d'abord réticente, se rendit à ses raisons. Ils décidèrent de gagner le bourg voisin, qui s'appelait Chauché, et qui avait l'avantage de ne pas se trouver sur la route directe entre les Essarts, où Charette était censé se trouver (1), et Saint-Fulgent.

A Chauché, distant d'un peu plus d'une lieue de Saint-André Goule d'Oie, régnait la même fièvre des veilles de combat. Déjà, des cavaliers de l'avant-garde vendéenne avaient surgi le matin, mais, poursuivis par des Bleus, ils avaient disparu. On avait bien entendu quelques coups de feu, mais rien de plus.

Silvère et Marie résolurent de rester là quelques jours, le temps de décider de ce qu'il convenait de faire, soit rejoindre l'armée de Charette si la chose s'avérait possible, soit continuer leur route jusqu'aux Lucs, comme ils en avaient primitivement l'intention.

Durant deux jours, ce fut le calme plat. Puis, au matin du18 nivôse (2), le village fut ébranlé par le vacarme d'une canonade, qui éclatait non loin de là. Comme le bruit semblait se rapprocher, l'hôtesse ferma toutes les fenêtres, barricada les portes, et chacun se réfugia en silence dans la pièce de derrière.

Silvère se sentait des épines dans le cœur ! A deux pas de lui, on livrait bataille pour la République, et lui, il était là, terré comme un lâche, sans pouvoir y participer ! Mais pouvait-il, à présent, abandonner Marie si près du but ? Il sentait le regard de la jeune fille sur lui... Peut-être partageait-elle ses sentiments... A la fin, il n'y tint plus, se leva.

"Où vas-tu ? Tu es fou ?

– Je veux savoir ce qui se passe. Je me cacherai bien ; mais je ne peux pas rester ici, comme ça, à ne rien faire...

– Mais il n'y a rien à faire, gémit l'hôtesse. Tout cela nous dépasse, nous n'y pouvons rien... Restez tranquille, vous allez nous faire tous tuer !

– Par qui ? ironisa Silvère. Par les Brigands, ou par les Bleus ?

– Oh ! maugréa la femme, pour le pauvre peuple, c'est du pareil au même ! Nous, de toutes façons, c'est pour être pillés et tués. Alors, par les uns ou par les autres..."

A ce moment, une décharge plus forte que les autres fit s'exclamer tout le monde.

"Ouvrez cette porte ! fit Silvère. Il faut savoir où nous en sommes, avant que les événements ne nous tombent dessus..."

Après maintes résistances, l'hôtesse finit par céder. Silvère se glissa dehors. L'air était clair et très froid. Tout près, il ne vit rien, mais en s'approchant de la grand-route, il n'eut que le temps de se couler dans un fossé ; tout un détachement passait en courant, apparemment dans le désordre. Se soulevant légèrement, Silvère aperçut qu'il s'agissait de Bleus.

"Aurions-nous déjà perdu Saint-Fulgent ? se demanda-t-il anxieusement. Ah ! Cette diable de Vendée ! Même écrasée à Savenay, elle nous donne encore du fil à retordre !"

Une épaisse fumée noire qui semblait monter de la ville confirma aussitôt ses craintes. Des métairies devaient br–ler aussi un peu plus loin. En tous cas, le bruit de la canonade avait cessé ; on n'entendait plus, de loin en loin, que des coups de fusil. Mais le bourg de Chauché semblait hors de danger.

L'on passa cependant une nuit d'inquiétude. Des fugitifs – nul ne se risqua à aller voir de quel camp ils étaient – passèrent plusieurs fois. Un petit groupe se mit même à tambouriner quelques temps à la porte de l'auberge, mais on n'ouvrit pas, et il finit par s'en aller.

L'aube ramena la peur. Un combat plus long et plus violent que la veille semblait se dérouler dans toute la campagne environnante. C'était un vacarme de cris, de coups de feu, avec en contrepoint le grondement sourd du canon..."Une harmonie telle qu'il n'y en eut jamais en enfer", se récita ironiquement Silvère, qui enrageait toujours.

Enfin, après deux jours de combat, le calme parut revenir. Un silence étrange régnait. On voyait encore, au loin, monter les fumées de quelques incendies, mais tout danger semblait écarté.

Marie, qui pendant toutes ces heures était restée muette, parut revenir à la vie.

"Je n'aime pas ces combats, avoua-t-elle à Silvère. Cela me rappelle des souvenirs tellement affreux...quand nous, les femmes, nous devions attendre un peu à l'écart, sans savoir l'issue, sans rien pouvoir pour nos maris et nos frères... et puis... je sais bien qu'à ces moments-là, tu me détestes vraiment..."

Silvère la regarda, étonné.

"Je ne te déteste pas. Mais ce sont les miens qui se battent... et je voudrais pouvoir être avec eux.

– Tu regrettes ?... Mais bientôt, bientôt tu pourras les rejoindre... Nous ne sommes plus loin des Lucs..."

Ils restèrent à Chauché une journée encore, le temps d'être sûrs qu'ils ne seraient pas surpris, sur la route, par l'une ou l'autre des deux armées. Puis ils partirent, par un matin glacial. Il avait neigé dans la nuit, le ciel était gris et très bas, et il régnait un froid épouvantable. Le sol gelé craquait et glissait sous leurs pas, et tous les ruisseaux, les fossés, les mares qu'ils pouvaient rencontrer étaient couverts d'une épaisse couche de glace. On e–t dit que la Nature voulait ajouter au malheur des hommes, ou peut-être les punir de leur folie.

Ils marchèrent longtemps sur des chemins verglacés, qui rendaient leur progression pénible et dangereuse. A plusieurs reprises, ils faillirent tomber. Enfin, ils parvinrent à l'orée d'une grande forêt, où la protection des arbres avait laissé un sol plus meuble, où l'on glissait moins.

"– Ce doit être la forêt de Grasla, dit Marie. Si nous la traversons, nous trouverons à la suite le bois des Essarts, puis une grande étendue de landes... et enfin les Lucs. Mais ici... c'est effrayant..."

La forêt s'étendait devant eux, immense et sombre. Une pâle lumière faisait luire les branches des arbres couvertes de givre. On entendait de partout d'inquiétants craquements. De loin en loin, une branche tombait.

"Qu'est-ce que c'est ? fit Marie, en sursautant.

– Le bois qui penche sous le poids du gel... Le froid l'a rendu cassant, et avec tout ce qu'il doit supporter...

– Attention !"

Une grosse branche venait de tomber à moins d'une toise d'eux, soulevant une poussière de neige et obstruant le chemin. Silvère essaya de la déplacer, en vain. Il fallait la contourner, en prenant garde de ne pas se perdre. Ils avancèrent avec précaution, serrés l'un contre l'autre, essayant de parer ce nouveau danger venu du ciel.

"Il doit y avoir des loups, murmura Marie, inquiète. Il faut sortir d'ici au plus vite...

"Si c'est le cas, ils n'attaqueront qu'à la nuit tombée, et nous ferons du feu pour les éloigner, si nous sommes encore ici. D'ailleurs, j'ai encore mon pistolet. Mais je crains que cette diable de forêt n'abrite des hôtes bien autrement inquiétants que des loups...

– Tu veux parler des bandes armées ? Mais tu oublies que je suis des leurs ! Ils ne me feront pas de mal...

– S'ils te laissent le temps de te faire reconnaître...

– Nous ne sommes pas des massacreurs ! Et puis, je connais mes paysans. Ils sont très pieux. Jamais ils ne laisseraient mourir quelqu'un en état de péché mortel...

– Quelle blague !...

– Non, je t'assure... S'ils sont accompagnés d'un prêtre, je demanderai à lui parler... Ils ne pourront pas me le refuser. Alors je pourrai m'expliquer. Tu vois, mes amis sont moins redoutables que des loups...

– Hum ! Il doit y avoir aussi pas mal de détrousseurs, par ici, qui n'ont pas grand-chose à voir avec tes agneaux... Eux, je doute qu'un crucifix suffise à les amadouer ! Mais j'ai de quoi les recevoir..."

A mesure que le jour baissait, le froid devenait de plus en plus insupportable. Silvère sentait l'inquiétude et l'impatience le gagner.

"Elle n'en finira donc jamais, cette maudite forêt ? Depuis combien de temps y sommes-nous ?

– Nous devrions bientôt en sortir, puisque nous avons toujours continué tout droit... autant que possible... Si seulement nous avions une boussole, ou quelque chose pour nous guider !" gémit Marie, qui semblait au bord des larmes.

A ce moment, ils distinguèrent une masse plus sombre, au détour d'un chemin. C'était une cabane de bucheron, mais abandonnée depuis longtemps. Elle était vide, et semblait ne pas avoir été habitée depuis plusieurs semaines. La neige s'était accumulée contre la porte, qui fermait mal, mais le toit semblait encore solide. A l'intérieur, ne subsistait qu'une vieille table grossière et branlante, et un bas-flanc sans paillasse.

"Voici un joli palais pour vous, Madame la Marquise, ironisa Silvère joyeusement. Nous serons toujours mieux que dehors... et puisque la forêt ne veut pas nous laisser partir, au moins nous pourrons voir plus clair demain !"

Sous l'âtre noirci et froid, il restait quelques vieilles bûches : Silvère entreprit de faire un feu.

"Est-ce bien prudent, dit Marie ? On verra la fumée de loin...

– Hé bien, nous amadouerons tes Brigands avec un ou deux signes de croix, s'ils nous attaquent ! Cela vaut mieux que de mourir de froid !"

A la lueur du feu, il installa sur la table les provisions emportées du matin : du pain, un peu de jambon séché, et du vin.

"Magnifique, n'est-ce pas ? Quel festin !

– Comment peux-tu être aussi joyeux ? demanda Marie qui ne parvenait pas à se réchauffer.

– Comment ? Hé ! C'est que tout va parfaitement mal ! Me voilà tout seul au milieu d'un pays de Brigand, en pleine forêt, au cœur de l'hiver, avec le choix délicieux d'être égorgé par les Royalistes comme républicain, ou fusillé comme traître par les Patriotes. Ajoutons, pour faire bonne mesure, que pendant ce temps ma mère, ma sœur et mon fils sont peut-être tous morts du choléra, et que mes meilleurs amis se font massacrer ici ou aux frontières. Et pour couronner le tout, nous n'avons guère qu'une journée de vivres... Pourquoi veux-tu qu'en plus, je sois triste ?"

Marie ne put s'empêcher de rire, puis, retrouvant son sérieux :

"Pourquoi m'as-tu accompagnée jusqu'ici ? Tu aurais pu simplement me laisser quitter le Mans, et risquer ma chance... Ou bien, à la rigueur, m'amener jusqu'à la Loire...

– Hé ! Pourquoi toujours vouloir une explication rationnelle à tout ?

– Et c'est toi qui dis cela ! Mais tu es parti brusquement, comme si je te donnais l'occasion de fuir quelque chose...

– C'est un peu cela, dit Silvère, rêveur. Au Mans, j'étais arrivé au bout de ce que je pouvais faire. Je participais à la vie du club, mais l'ambition politique ne m'intéressait pas. Je ne supporte pas plus de donner des ordres que d'en recevoir ! Du coup, je n'avais pas vraiment ma place... Dans ma famille, c'était pareil, je m'étais mis un peu en marge, en épousant Emeline. A la mort de mon père, ma sœur et mon cher beau-frère se sont arrangés pour me mettre sur la touche et récupérer la fabrique, sous prétexte qu'ils s'y entendaient mieux en affaires. Je voulais me lancer dans le journalisme, mais cela ne s'est pas fait, le beau-frère en question, qui devait me bayer les fonds, s'étant gentiment dérobé... Bref, je végétais...

– Mais tu as été soldat ?

– Je ne détestais pas la vie militaire, mais je n'aime guère la hiérarchie. Devoir obéir aux ordres parfois absurdes de chefs imbéciles !...

– Tu es bien sévère pour tes généraux ! Et tu me dis cela, à moi ?

– Oh ! je suppose que la bêtise est équitablement répartie dans les deux camps ! Auriez-vous tenté cette extravagante virée si vous n'y aviez été poussés par des inconscients galonnés ?

– Tu te trompes en partie. Le passage de la Loire, d'après ce que j'ai pu en voir, a été un mouvement spontané de tout notre peuple... et au contraire, nos généraux ont tout fait pour l'empêcher ! Mais ils ont été débordés...

– Pourquoi dis-tu "en partie" ?

– Parce que certains, au contraire, poussaient à cette expédition... Le prince de Talmont, par exemple, était sûr d'aller jusqu'à Paris !

– C'est bien ce que je disais... et dans une armée régulière, c'est encore pire ; le soldat n'a rien à dire, même s'il voit, gros comme une maison, qu'on l'envoie à la catastrophe, il doit marcher quand même...

– Pourquoi n'as-tu pas cherché à devenir officier ?

– Je n'en ai pas eu le temps. Tout cela s'est passé si vite... J'ai été une première fois démobilisé à la mort de mon père, puis ce fut la bataille du Mans... Tu connais la suite.

– Mais comment as-tu décidé de tout quitter... Toi aussi tu te lances dans une incroyable aventure !

– Par curiosité, peut-être. Cela faisait des mois que l'on parlait de vous, de cette Vendée incompréhensible... Au Mans, il y avait déjà eu quelqu'un, un écrivain qui était parti avec l'armée pour raconter ce qu'il verrait. Mais le journal dans lequel il donnait ses témoignages a fait faillite. J'avais un peu l'idée de faire comme lui, d'aller voir sur place... Toujours le journalisme, tu vois !

– Par curiosité ! Curieux homme ! Tant de route juste pour voir...

– Et aussi, peut-être, pour réaliser un vieux rêve d'enfant. Partir ainsi sur la route, sans attache, larguer les amarres, s'en aller vers le large... Filer droit devant moi en accueillant ce que le sort me destine... Parfois, au Mans, je voyais passer des trimardeurs, des ouvriers qui vont de ville en ville selon le travail qu'on leur propose... Hé bien ! Parfois, je les enviais...

– Et tu n'as jamais songé à partir au Nouveau-Monde ? Ici, en Vendée, beaucoup sont allés là-bas, vers le Canada...

– Bien sûr que j'y ai songé, des milliers de fois ! Mais la Révolution a tout changé. C'est ici, maintenant, dans notre pays que l'Histoire se fait... C'est ici qu'un monde nouveau se construit... Partir, au moment où il se passe enfin quelque chose dans notre vieille Europe ? Quel dommage que vous n'ayiez pas compris cela, vous, les Vendéens, que vous refusiez...

– Ne parle pas de cela, je t'en prie !"

Silvère se mordit les lèvres ; Marie avait détourné la tête. Les flammes mettaient du roux dans sa belle chevelure noire. Depuis le début, ils pouvaient se parler de tout avec confiance, mais s'efforçaient d'éviter ce qui les divisait, comme un blessé qui gratte le tour de sa plaie, sans oser y porter les doigts.

Au bout d'un moment, elle rompit le silence :

"En somme, si ta Révolution échouait...

– Elle n'échouera pas !

– Ou si elle tournait... autrement que tu ne souhaites... tu partirais ?

– Oui, certainement. Et toi, tu n'as jamais rêvé d'un départ ?

– Tu sais... nous autres, Vendéens, nous sommes pleins de contradictions. D'un côté, nous sommes profondément attachés à notre sol, à nos haies, à nos métairies... D'ailleurs, beaucoup se sont révoltés parce qu'ils ne voulaient pas aller aux frontières... Mais en même temps, il y a je ne sais quoi en nous d'aventureux, qui nous pousse en avant... Je te l'ai dit, parmi mes ancêtres, il y en a plusieurs qui sont partis au Canada...

– Et toi ?

– Moi ? Jusqu'à présent, ma vie était fixée. Je devais me marier avec un jeune noble des environs...

– Tu étais fiancée ?

– Pas encore. J'avais des prétendants, mais aucun n'avait vraiment su me plaire. Je serais partie vivre dans son manoir ou sa métairie, j'aurais eu des enfants... Nous étions trop pauvres pour espérer aller à la Cour, mais nous nous rendions visite les uns aux autres, nous organisions des bals... des promenades à cheval... Et puis la guerre a éclaté...

– Quel programme alléchant !...Et maintenant, qu'espères-tu ?

– Je voudrais que ce cauchemar s'arrête, que la paix revienne, que tout redevienne comme avant... Je veux dire : que nous puissions vivre en paix, qu'on nous laisse nos prêtres et nos églises, qu'on nous laisse tranquilles ! Mais trop de gens sont morts...

– Et tu ne partirais pas, toi ?

– Je ne sais pas... s'il ne me restait rien ..."

Le feu que tisonnait Silvère, grésillait doucement.

Ils ne purent, avant deux jours, quitter ce refuge. La forêt, comme terrassée par le gel, paraissait immobile ; il régnait un étrange silence. Ni homme, ni bête ne se risquait dehors, de crainte de mourir de froid.

Mais ils eurent beau faire durer leurs vivres, elles ne tardèrent pas à manquer. Il fallait repartir, tenter de regagner un village, et si possible, se rapprocher des Lucs. Le froid, d'ailleurs, commençait à diminuer. Ils se remirent en route.

Marie avait expliqué à Silvère que les Lucs se trouvaient à l'Ouest de la forêt ; ils s'efforçaient donc de suivre la bonne direction, en se fiant à la lumière du soleil, mais celui-ci, caché par une épaisse couche de nuages bas et dissimulé par les hautes branches des arbres, ne facilitait pas leur tâche. Enfin, au bout de plusieurs heures, la forêt devint plus clairsemée, ils rencontrèrent des traces de charbonniers, des cabanes, et ils aperçurent enfin un hameau.

A ce moment, Silvère voulut presser le pas ; il sentit le sol se dérober sous lui, et une violente douleur à la cheville lui arracha un cri. Il venait de tomber dans une fondrière cachée par la neige durcie. Marie l'aida à se relever ; il essaya de faire quelques pas en s'appuyant sur elle, mais il comprit vite qu'il ne pourrait pas marcher.

"Voilà autre chose, grommela-t-il. Heureusement qu'il y a du monde, par là... Va chercher du secours, ajouta-t-il ; sois prudente, et ne me laisse pas mourir de froid ici..."

Marie revint au bout de deux grosses heures ; il lui avait fallu tout ce temps pour trouver un paysan, et pour le convaincre de sortir de chez lui. On disait que la forêt était infestée d'hommes en armes, et on ne s'y risquait guère. Silvère, complètement transi, fut porté sur un brancard improvisé.

Durant plusieurs jours, il resta à demi-inconscient, terrassé par la fièvre : le froid, l'humidité l'avaient pénétré jusqu'aux os. Il sentait la présence de Marie auprès de lui, qui le soignait ; sa cheville, bandée, ne le faisait plus souffrir ; mais pour le reste, il ne distinguait que des silhouettes anonymes, n'entendait qu'un brouhaha de paroles confuses qui lui semblaient venir de très loin.

Enfin, il se sentit mieux. Un rayon clair de soleil d'hiver pénétrait par la fenêtre jusqu'à son lit, et il put se reconnaître. On l'avait amené dans une sorte de petit manoir ou de grande métairie assez riche.

"Où nous trouvons-nous donc ?

– Tu ne t'es rendu compte de rien ? Tu m'as fait bien peur, tu sais, répondit Marie... Lorsque tu es tombé, tu t'es tordu la cheville, et j'ai dû venir jusqu'ici pour trouver du secours. Nous sommes chez des amis de mon père, que je ne connaissais pas... Heureusement que nous les avons trouvés, car je ne sais ce que nous serions devenus...

– Des amis de ton père ? Alors, ce sont...

– Des Brigands, oui ! sourit Marie. Te voilà vraiment en terre ennemie... Mais je ne leur ai rien dit. Le père n'a pas participé à la grande expédition ; il était malade ; mais il est sans nouvelles de ses deux fils."

Silvère sentit un frisson désagréable lui courir l'échine. Ainsi il s'était trouvé, lui, pieds et poings liés, à la merci de telles gens...

"Je te le répète, ils ne savent pas qui tu es. Ils croient que tu es, comme moi, un rescapé de la bataille du Mans... Je ne les ai pas démentis.

– Merci, grimaça Silvère. Et que comptes-tu faire, maintenant ? Tu es presque en famille...

– Ils vont m'héberger jusqu'à ce qu'ils puissent me faire ramener aux Lucs... Mais, tu sais, les nouvelles sont mauvaises...

– Pour qui ? ironisa Silvère.

– Pour nous deux, je crois, fit gravement la jeune fille. Il paraît que la Convention veut en finir avec la Vendée. Ils veulent détruire complètement le pays, et nous massacrer tous...

– Tu es folle, c'est absurde ! Il n'y a plus d'armée vendéenne, et Charette est isolé...

– Pas tant que cela !... Mais je t'assure, c'est vrai. Notre hôte m'a fait lire les journaux. Il y a des proclamations qui font froid dans le dos. Ils veulent envoyer des masses de soldats pour ratisser systématiquement tout le pays, et tuer tout ce qu'ils rencontreront...

– C'est idiot ! Cela ne tient pas debout. Si tu voulais bien réfléchir par toi-même, au lieu d'écouter tes amis, tu t'apercevrais que nous avons toujours lutté pour l'Humanité. C'est tout de même nous qui avons proclamé les droits de l'Homme ! Et tu voudrais me faire croire...

– Souviens-toi du Mans !

– Je m'en souviens, et avec horreur. Mais les Manceaux avaient eu peur ; depuis des mois, les rumeurs les plus folles circulaient, comme ici aujourd'hui... Ils ont réagi instinctivement, comme des bêtes... Mais ce que tu me dis-là, cela n'a rien à voir ! Ce serait un massacre commis de sang-froid, organisé... Par nous ! Franchement, c'est risible.

– Je voudrais pouvoir en rire...

– Tu peux ! Evidemment, nos généraux vont tout faire pour vaincre les dernières poches de résistance. Il y aura des batailles, comme à Saint-Fulgent... à moins que ton Charette et les autres ne comprennent enfin que le combat est perdu pour eux... Mais ensuite, je suis prêt à parier que ce sera la paix, et peut-être même une amnistie générale. Il faudra bien faire comprendre à ce sacré peuple vendéen que la République a été faite pour lui, et on n'y arrivera pas par la violence... Si on faisait comme tu dis, la guerre reprendrait de plus belle, et on perdrait à jamais toute chance de vous rallier à nous...

– Tu ne me crois pas, alors ?

– C'est toi qui ne devrais pas croire n'importe quoi !

– Ne te fâche pas ! Pour les derniers jours que nous passons ensemble...

– Vois-tu, des Conventionnels, j'en connais quelques-uns, ceux du Mans, les Levasseur, les Philippeaux... Et crois-moi, ils n'ont été pour rien dans les massacres de cette ville, et jamais ils ne laisseraient faire une chose pareille !"

Peu de temps après, Silvère se sentit assez bien pour se lever. Il se rendit à la salle pour saluer et remercier ses hôtes, qui l'invitèrent à dîner avec eux. C'étaient deux personnes d'une cinquantaine d'années peut-être, mais cireux et voûtés comme des vieillards. Silvère, en les observant, eut la curieuse impression de pénétrer dans un monde irréel, figé de toute éternité. Le maître de maison arborait encore habit noir, dentelles – passablement défraîchies – et perruque poudrée ; il voussoyait sa femme, et ne s'adressait à elle qu'en lui faisait de petites révérences que le jeune homme trouva du dernier comique. La salle, meublée à l'ancienne, n'était guère éclairée que par quelques chandelles, mais Silvère vit, aux murs, les solennels portraits des ancêtres. La chère n'était pas très riche, et la pauvre femme s'en excusa fort, mais le repas fut servi par un valet en gants blancs. Le temps, ici, semblait s'être arrêté à l'époque de Louis XV ! Il y avait du pathétique, et même un peu de grandeur à vouloir ainsi, à toutes forces, conserver les apparences d'un passé défunt, alors même qu'ils avaient le cœur broyé d'angoisse à propos de leurs enfants...

Silvère prit congé d'eux le lendemain. Marie, désormais, était en sécurité, et il pouvait considérer que la mission qu'il s'était donnée était terminée. On se chargeait d'elle désormais, et il était libre.

Il abrégea les adieux ; il sentait en lui un grand vide, et ne voulut pas se laisser attendrir. Marie, les larmes aux yeux, souriait courageusement. Avant qu'il ne parte, elle lui glissa dans la main quelque chose.

"C'est une lettre pour mon frère. Si jamais tu le rencontres, au cours de ton voyage... Je lui donne quelques nouvelles, et je lui explique ce que tu as fait pour moi.

– Nous nous reverrons peut-être, quand tout cela sera fini, dit-il.

– Mais cela finira-t-il jamais ?"

NOTES :

(1) Il se trouvait, de fait, à la Merlatière, près des Essarts, à 16 kilomètres environ de Saint-Fulgent (Itinéraires de la Vendée militaire, de Graslin.)

(2) 9 janvier 1794 ; le combat de Saint-Fulgent dure du 9 (prise de la ville par les Vendéens) au 11 janvier (Charette repoussé par le général Joba doit fuir en forêt de Grasla). Le 12 janvier aura encore lieu la bataille des Brouzils, en forêt de Grasla, au cours de laquelle le chef vendéen, blessé, parviendra à échapper à ses poursuivants. (ibid.)