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15 juin 2014 7 15 /06 /juin /2014 16:08

En 1981, Annie Ernaux décrit dans ce roman la vie "normale" d'une jeune femme, qui après une enfance heureuse et libre, découvre la "vraie vie" : un mari, puis un, puis deux enfants.

L'existence qui se restreint, ménage, vaisselle, courses au supermarché, cuisine, biberons, promenades au parc... pendant que Monsieur "qui, lui, travaille", accepte tout naturellement de voir sa compagne transformée en domestique... et pire, croit, feint de croire, tente de lui faire croire qu'elle peut s'épanouir dans cet univers absurde et confiné...

Le CAPES, et le métier ne changeront rien. N'a-t-elle pas, elle, la "chance" de n'avoir que 18 heures de cours et de longues vacances ? Alors, qu'elle trime encore à la maison, et bien vite choisisse le collège plutôt que le lycée, sacrifiant non seulement sa carrière, mais ses goûts et ses aspirations les plus légitimes, quoi de plus naturel...

Annie Ernaux ne se lance jamais dans de grandes tirades féministes ; mieux encore, elle montre crûment combien elle-même se "laisse avoir", se fait complice de son propre asservissement ; combien l'accablement poisseux qui est le sien finit par lui ôter toute énergie pour se battre, et changer sa vie...

Mais comment ne pas reconnaître le destin empêché de tant de femmes, le monstrueux gâchis dont personne ne sort grandi ni plus heureux, comment ne pas partager cette révolte et cette colère ?

Les choses ont-elles changé ? Sans doute, la répartition des rôles est-elle aujourd'hui moins caricaturale, et la bonne conscience des mâles a perdu de son arrogance. Mais qui ne connaît ces collègues chargées d'enfants, et qui ne parviennent à un certain épanouissement personnel, dans leur métier ou au-dehors, qu'au prix d'un épuisement surhumain ?

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16 avril 2014 3 16 /04 /avril /2014 15:15

Sombre dimanche est une belle découverte.

3ème roman d'une jeune femme de 26 ans, il met en scène trois générations de Hongrois, coincés dans une petite maison au milieu des rails, à la gare de Budapest.

Imre Mandy, le grand-père, alcoolique et violent, anti-stalinien obsessionnel, a eu la jambe brisée lors de la Révolution de 1956 ; sa femme, Sara, mère d'un petit garçon à la suite d'un viol, se suicide à 35 ans d'une manière aussi grotesque qu'atroce, en s'étouffant avec un poireau.

Pal, le "petit Russe", vivra sa vie de mal-aimé auprès de son épouse, qui elle-même mourra écrasée par un train.

Imre, le petit-fils et narrateur, tentera en vain d'échapper à son destin, comme Agi, sa grande soeur ; mais celle-ci reviendra s'enfermer dans la petite maison après un avortement qui a mal tourné. Et Imre, adolescent mal intégré, puis jeune adulte raté, ne connaît que l'échec : la femme aimée, l'Allemande Kerstin, finira par le quitter, emmenant avec elle leur petite fille...

Au travers de ces personnages, immobiles et résignés, défilent trente années de l'histoire de la Hongrie. De la révolution manquée de 1956 à la chute du communisme en 1989, jamais le pays ne semble vraiment choisir son destin ; il subit, comme les Mandy, toujours plus pauvre et plus désespéré...

C'est un beau livre, mélancolique et poétique, teinté parfois d'un humour grinçant ; et nous découvrons de l'intérieur cette Europe centrale meurtrie, que nous connaissons si peu...

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1 janvier 2014 3 01 /01 /janvier /2014 13:17
"Le grand Cœur" de Jean-Christophe Rufin

Nous connaissions déjà la passion de Jean-Christophe Rufin pour l'histoire : nous nous étions passionnés pour Rouge Brésil, qui revisitait le récit de Jean de Léry et la fondation de Rio de Janeiro au XVIème siècle....

C'est avec le même plaisir que nous suivons le récit à la première personne de Jacques Cœur, fils d'un fourreur devenu grand Argentier de Charles VII, avant de connaître la disgrâce, puis de mourir pourchassé par ses ennemis, mais libre, à Chio, en Grèce...

Entre temps, cet homme visionnaire a assisté à la fin d'un monde, celui du Moyen-Âge, de la Chevalerie, définitivement mise à mort à la bataille d'Azincourt, qui vit triompher l'armée moderne d'Henry V d'Angleterre, et à la naissance d'un nouveau, fondé lui sur l'échange des hommes, des marchandises et de l'argent...

Le palais qu'il fit construire à Bourges, bi-face, symbolise à merveille son histoire : d'un côté, une forteresse médiévale, choisie par sa femme Macé ; de l'autre, un palais à l'Italienne, souvenir de voyages à Florence ou à Rome...

Mais l'autre symbole de ce caractère double de cet étrange XVème siècle finissant, c'est le Roi Charles VII lui-même, héritier de la Chevalerie et prisonnier des Princes durant ses premières années, mais qui sut à la fois se construire une armée moderne, et favoriser les entreprises de Jacques Cœur et les échanges... Même après son procès, il continua à négocier en sous-main avec les associés de son ancien argentier !

Jean-Christophe Rufin est un grand raconteur d'histoire ; ses livres, à chaque fois, me séduisent et m'enrichissent : c'est de l'érudition infiniment VIVANTE !

La façade Renaissance

La façade Renaissance

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12 avril 2012 4 12 /04 /avril /2012 09:53

Hé oui, si improbable que cela paraisse, je n'avais pas encore lu Le Capitaine Fracasse, de Théophile Gautier ; j'ignorais le jeune et pauvre Baron de Sigognac (son nom pourtant ne m'était pas inconnu : il figure dans le Roman Comique de Scarron) et la ravissante Isabelle...

C'est un beau roman de cape et d'épée, situé au début du XVIIème siècle (l'époque même du Roman comique !). Le jeune Baron de Sigognac, totalement désargenté, suit une troupe de théâtre pour se rendre à Paris, tombe amoureux de la "jeune première" qui, bien entendu se révèlera de naissance noble, lutte contre un méchant séducteur qui, naturellement, se découvrira le frère de la belle, et deviendra le meilleur ami du Baron...

Tout ceci est amusant, séduisant - comme l'amour réciproque du jeune Baron pour son vieux chien et son vieux chat, dans sa demeure délabrée... 

Mais il ne faudrait pas avoir lu avant le Roman comique ! Quelle platitude dans les personnages de "grotesques" que compte la troupe, à côté de Ragotin et de la Rancune ! Et si Isabelle vaut bien Mlle de l'Étoile, le Baron de Sigognac, alias le Capitaine Fracasse, paraît bien fade auprès du Destin !

Et puis surtout, chez Scarron, malgré l'écrasante prédominance du récit sur les dialogues (même les disputes sont narrativisées), la multiplicité des tons, la brièveté des chapitres, donnaient une impression de rapidité, de légèreté, un peu analogue à ce que l'on retrouvera chez le Stendhal de la Chartreuse de Parme. Chez Théophile Gautier, l'on va d'un train de sénateur, parce que la narration est sans cesse alourdie de descriptions aussi lourdes qu'inutiles. D'entrée de jeu, le château de la misère nous est décrit dans les moindres recoins ; on ne nous épargne pas une vitre cassée, par un grain de poussière, pas une moisissure. Jusqu'au pelage du chat à la queue et aux oreilles coupées... De même, on ne peut rencontrer un nouveau personnage sans que l'on nous détaille sa tenue (sous-vêtements compris), sa coiffure, la couleur de ses cheveux et celle de ses yeux...

Alors le lecteur, lassé, saute allègrement aux scènes d'action, les plus réussies.

L'on est loin, ici, de la description balzacienne qui est déjà de l'action, qui en quelques traits campe une atmosphère, dessine un personnage...

Il faut lire le Capitaine Fracasse, mais pour mieux revenir à Scarron. 

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11 avril 2012 3 11 /04 /avril /2012 09:32

Avec un titre aussi improbable, et encore pire en anglais ("The Guernsey Literary and Potato Peel Pie Society") les américaines Mary Ann Shaffer et Annie Barrows couraient le risque de faire fuir le lecteur.

Et pourtant, c'est un objet charmant, inattendu, délicieux comme une patisserie anglaise que nous avons entre les mains, un roman épistolaire typiquement british, légèrement désuet... Charmant. Je me répète, mais cet adjectif me semble résumer à lui seul le roman.

Une jeune femme écrivain découvre, un peu par hasard, comment les habitants de Guernesey, occupés pendant la guerre, se sont inventés un "cercle littéraire" pour échapper aux foudres des Allemands parce qu'ils avaient manqué le couvre-feu, et comment cette fiction, peu à peu, est devenue réalité...

Guernesey a connu son lot d'horreurs : les humiliations, la faim, l'obligation d'évacuer les enfants, et de rester sans nouvelles d'eux pendant cinq ans, la présence des prisonniers de "l'opération Todt", de jeunes Polonais de seize ans traités comme des bêtes, les arrestations arbitraires, la déportation... Il y a eu, là comme ailleurs, des dénonciations, des crimes...

Et pourtant, règne une sorte de sérénité, dans cette micro-société soudée qui découvre, parfois pour la première fois, le goût de la lecture. Ils ignorent la haine, ont admis la liaison d'Elizabeth, l'une d'eux, avec un soldat allemand, il est vrai humain et lettré, et l'enfant qui est née, Kit, est élevée en commun par tous après la déportation de sa mère. Si la malveillance règne à l'extérieur du cercle, à l'intérieur s'expriment solidarité, fraternité, amitié.

A tel point qu'à la grande satisfaction du lecteur, notre jeune écrivain décide de rester dans l'île, d'épouser l'un des membres du cercle, et d'adopter Kit...

Douceur et humour, épicurisme tranquille, et un amour de la littérature qui ne pèse jamais ni ne pose ; et si l'ombre d'Oscar Wilde traverse un instant l'île, c'est pour consoler une petite fille...


 


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22 décembre 2011 4 22 /12 /décembre /2011 16:32

De livre en livre, Serge Doubrovsky poursuit son "autofiction" : ce n'est ni une autobiographie – construite, chronologiquement reconstituée en un récit linéaire – ni une fiction ; ni tout à fait non plus des fragments, comme les Essais de Montaigne...

Le texte commence à New York : Serge, ou Julien (le prénom que lui donnent ses proches), professeur d'Université qui vient de prendre sa retraite, doit quitter son superbe appartement au 13ème étage d'une tour de Manhattan, où il est resté vingt-huit longues années. Et il doit faire un tri, car il ne peut bien entendu tout ramener en France. Alors, au fil des cartons qu'il ouvre, des documents qu'il redécouvre, se dessine toute une vie.

Doubrovsky ici nous parle surtout de sa vie sentimentale, des femmes qu'il a aimées, qui l'ont quitté ou que lui-même a quittées : Claudia, la première, la mère de ses deux filles, puis Rachel qui lui imposa de quitter la seule maison qu'il posséda jamais, et le plaqua lorsqu'elle l'eut enfin obtenu, Ilse l'Autrichienne, morte d'une overdose de vodka, "Elle", qui voulut rester anonyme et se détruisit aussi par l'alcool – "j'ai tué une femme par livre", avoue Serge Doubrovsky ! – Elisabeth 1ère, plus difficile à situer chronologiquement, jeune étudiante en médecine tchèque, et enfin la dernière, celle qui l'accompagne dans son grand âge, celle qui diffère de toutes les autres, une belle brune Arménienne, alors qu'il n'avait guère jusque là aimé que des blondes, et avec qui il vit un "mariage à mi-temps".

Si l'on aime l'écriture de soi, qu'il s'agisse d'autobiographie, d'autofiction ou de correspondances, c'est pour entrer dans l'intimité d'un auteur, partager sa vie la plus personnelle, comme un autre soi-même ; le fréquenter un temps comme un ami très proche. A cet égard, les quelques 475 pages d'Un Homme de passage comblent le lecteur. Doubrovsky nous y décrit sans pudeur (mais sans exhibitionnisme non plus) les effets du temps sur sa sexualité, son incapacité désormais à honorer la femme qu'il aime, malgré les béquilles chimiques désormais inopérantes (mais il a passé 80 ans !) et le désir toujours intact...

Et l'écriture, cette tentative de créer une langue propre à l'autofiction, une syntaxe brisée, un rythme particulier ? Hé bien... Dans Un Homme de passage, Doubrovsky alterne cette écriture très formelle avec des chapitres beaucoup plus simples ; l'effet, du coup, apparaît parfois un peu artificiel. Défaut véniel, qui ne m'a pas empêchée d'aimer le livre...

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27 septembre 2011 2 27 /09 /septembre /2011 19:57

Ce court roman de Tahar Ben Jelloun raconte les amours rêvées d'un poète et d'une toute jeune femme, arrivée à Naples de son Maroc natal par les voies tortueuses de la prostitution et du trafic d'êtres humains. Un instant elle échappe à son destin - puis elle disparaît.

Hymne à l'amour, à la beauté, à la poésie surtout, Le Labyrinthe des sentiments chante surtout la beauté sordide et vénéneuse d'une ville unique : Naples.

Le poète est accompagné de dessins du peintre Ernest Pignon-Ernest, qui sur les murs de Naples a déposé des centaines de dessins... L'image, la poésie, la narration s'entremêlent en une petite musique fragile, dans ce sombre univers Napolitain où sans cesse sourd la pire violence : à la Camorra succède à présent les Mafias venues de l'Est, encore plus brutales... 

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10 août 2011 3 10 /08 /août /2011 15:03

Il y a quelques années, j'avais lu Tristram Shandy, dans la traduction "classique" de Charles Mauron - et, avouons-le, je m'étais copieusement ennuyée. Le comique m'avait totalement échappé ; peut-être aussi n'avais-je pas alors le bagage suffisant pour apprécier les multiples sous-entendus, parodies et clins d'œil que contient ce roman hors-normes.

Or Guy Jouvet, en 2004, en a donné une tout autre traduction, aux éditions Tristram - une maison qui compte à son catalogue, outre Isidore Ducasse, Hubert Lucot, Valère Novarina, Maurice Roche, Arno Schmidt ou Ezra Pound, entre autres ; voilà qui promet une attention à l'extraordinaire invention verbale de Sterne, qui elle aussi, m'était passée inaperçue...

Ouvrons le livre : d'abord, il a considérablement grossi ; les 600 pages de Mauron sont ici plus de 900 ! Une richesse, une luxuriance qui ne peut que ravir les lecteurs de Rabelais. Et puis la ponctuation ! Ces énormes tirets, absents chez Mauron, restitués chez Jouvet, et qui créent un rythme, une respiration tout à fait particuliers, uniques – dont on trouve un peu l'équivalent chez Arno Schmidt, justement...

Mais au fait, qu'est-ce que Tristram Shandy ? C'est un personnage qui, très classiquement, parvenu à un certain âge, entreprend son autobiographie.

Oui, mais voilà : il est constamment interrompu, sollicité par d'autres histoires, des réflexions, des digressions en tous genres ; si bien que l'on arrive aux alentours de la page 400 avant que l'enfant soit seulement venu au monde !...

Parmi les nombreux "fils" narratifs qui s'entrecroisent, l'histoire de l'Oncle Tobie, blessé à l'aîne lors du siège de Namur, et passionné jusqu'à la folie de fortifications, de sièges et d'assauts - au demeurant l'homme le plus pacifique du monde, et qui partage son "dada" (hobby-horse!) avec son fidèle valet, ancien soldat comme lui, L'Astiqué.  Et que dire de ses amours, inachevées, avec la veuve Tampon, laquelle s'inquiète fort des possibles effets secondaires de ladite blessure...

Mais l'on trouve aussi le Docteur "Bran" (Lacrotte), inventeur du forceps, et le père du héros, homme aux idées aussi farfelues que bien arrêtées, et aussi nerveux et colérique que son frère Tobie est calme et placide...

Quant au Narrateur, après sa naissance mouvementée et son calamiteux baptème, nous le retrouvons d'abord à l'âge de cinq ans, lui aussi blessé - sans gravité - à un endroit stratégique de sa personne par la chute d'une fenêtre coulissante ; puis, vers vingt ans, en train d'entamer le classique "grand tour d'Europe" censé éduquer les jeunes gens de bonne famille... Nous n'en saurons pas davantage, la vedette étant constamment volée par le délicieux oncle Tobie.

Dans ce "Livre-monde", Sterne parodie tous les styles, tous les genres, du jargon philosophique de Locke aux sermons, en passant par les contes...

 

Tristram Shandy a donc nourri toute la littérature contemporaine ; il a inspiré Jacques le Fataliste, Joyce, ou Kerouac... Il faut lire l'article "qui a peur de Tristram Shandy" pour mesurer l'impact d'un tel roman - sauf dans l'Université française...


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23 novembre 2010 2 23 /11 /novembre /2010 10:10

Poème ou récit ? Prose ou versets ? Thérèse, d’Yves Mazagre, paru en 2004 aux éditions de l’Amandier, défie toutes les définitions et se moque des frontières. Plus encore que ses précédents opus, c’est une poésie de l’enchevêtrement…

L’enchevêtrement des temps, tout d’abord : l’on circule en permanence du temps de la Genèse et du Déluge à notre plus immédiate actualité, où Noé rencontre Heidegger et… Francis Heaulme, tueur en série de son état. Et bien sûr Thérèse, qui est de tous les temps.

L’enchevêtrement des mythes, ensuite : deux récits semblent constamment s’entremêler, se répondre : la vie de Thérèse, de sa naissance (et même avant sa naissance, dans l’improbable rencontre d’un spermatozoïde et d’un ovule) à sa vie amoureuse avec Protée, personnage de la mythologie grecque, « né de deux pères et de deux mères » et de ce fait, capable de se métamorphoser en n’importe quel être, et à sa mort ; et le mythe de Noé, toujours présent, constructeur de l’Arche et survivant du Déluge, père de notre humanité et inventeur de la vigne et de l’ivresse.

L’enchevêtrement des identités, enfin : Thérèse, Noé, Protée, un Bonobo plus humain que l’humain tour à tour disent « je » - un je dominé par la magnifique figure de l’Agave, cette plante originaire du Mexique, qui vit cent ans, et ne fleurit qu’au moment de mourir.

Dans une langue magnifique, une phrase ample et sonore, Yves Mazagre parvient à nous faire pénétrer toutes les vies, des plus élémentaires créatures, virus, microbe, amibe jusqu’aux plus sophistiquées ; les monstres marins, les coquillages, les poulpes, les plantes, les animaux – araignées, insectes, vautours, singes, et enfin nous, les humains, trop souvent pitoyables ou odieux… Tout un univers qui grouille de vie, au bord du désastre.

Car un nouveau Déluge menace…

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18 novembre 2010 4 18 /11 /novembre /2010 17:07

Si la plupart des poètes sarthois se fédèrent ou du moins se reconnaissent dans les associations existantes, tel n’est pas le cas d'Yves Mazagre, ce poète solitaire, qui ne veut appartenir à aucune chapelle.

Né à Toulon en 1927, Yves Mazagre, de son vrai nom Henry Lelièvre, fut médecin généraliste et gynécologue de1952  à 1989. Il fut également Maire adjoint du Mans auprès de Robert Jarrry,  délégué à l'action culturelle de 1977 à 1995. A ce titre, il fonda le « Forum Le Monde Le Mans », consacré à la philosophie, qui se tient chaque année au mois de novembre, ainsi que les « Carrefours de la pensée », davantage consacrés à des questions d’actualité, et dont il est le co-président..

 

L’œuvre d’Yves Mazagre est une œuvre de maturité ; s’il ne m’a pas été possible de trouver son premier recueil, Chair vive, publié chez Seghers, en revanche tous les autres s’échelonnent entre 1996 et 2002, alors que l’auteur était déjà âgé de soixante-neuf ans et avait abandonné la vie politique. Ainsi peut s’expliquer l’un des mythes récurrents de cette poésie : celui de l’agave, cette plante mystérieuse qui ne fleurit qu’une fois, au terme de sa longue existence. L'un de ses recueils s’intitule en effet L’Agave s’impatiente… mais les Considérations sur les déluges, paru en 2002, comportent déjà une partie dont le titre est « L’esprit des agaves », et cette métaphore court à travers toute l'œuvre.

 

S’il fallait qualifier d’un mot la poésie d’Yves Mazagre, nous pourrions dire qu’il s’agit d’une poésie du grand large. Par ses thèmes, tout d’abord : l’auteur revendique sa qualité de marin, comme en témoignent de nombreux poèmes, en particulier « Les Signes de la Mer » :

 

« Ils me pressaient de prendre la mer…

Robinson, Bougainville, Cook, Darwin, sans parler des autres migrateurs de mes pensées, m’annonçaient une route favorable.

Même mon père qui fut marin et me connaissait à peine – sans doute n’étais-je pas son meilleur fils.

 

Je me suis hissé sur les épaules de l’éléphant océan.

 

Il en est résulté d’étonnantes familiarités. [...] »

 

                                Le Royaume singulier, p. 58.

 

 

Yves Mazagre se fait le chantre des espaces marins, des îles, de leurs sortilèges parfois trompeurs ; dans une langue somptueuse et sensuelle, il évoque leur luxuriante végétations, et leurs habitants : des poulpes aux requins, des mérous aux méduses, c’est toute une vie qui s’anime sous nos yeux – une vie d’autant plus somptueuse qu’elle est menacée ; en effet la fin inéluctable de ce monde, la destruction causée par l’homme, l’horreur qui en résulte, obsèdent le poète : la beauté du monde est tragique.

Yves Mazagre a recours aux mythes, et tout d’abord à celui de Noé, qui constitue une constante de son œuvre : on le trouve tout d’abord dans « Noé, Journal du déluge », paru en 1998 dans le recueil Le Royaume singulier : Noé, le narrateur, un vieillard, dirige un navire en perdition sur un monde envahi par les eaux, d’où tout continent a disparu, et avec lui tout mouvement, toute lumière, toute couleur ; les hommes embarqués dans cette navigation immobile ne connaissent la beauté du monde antérieur que par de vieux livres trouvés dans les cales, et cette découverte leur cause une intolérable souffrance. Noé réapparaîtra dans L’Agave s’impatiente, dans lequel le poète nous propose de « Nouveaux fragments du journal de Noé. »

Dans le Royaume singulier, Yves Mazagre donne ensuite la parole aux poulpes, « têtes pensantes sur huit bras », qui ont connu le Déluge et lui ont survécu, mais ont manqué l’aventure de la vie terrestre ; leur royaume à présent est menacé par « l’espèce à deux jambes », les hommes.

D’autres mythes parcourent cette œuvre, par exemple celui de l’oiseau plongeur, qui donne son titre au premier recueil de 1996, et y figure dans la « Parabole du lac », ainsi que dans un texte intitulé « Une écriture d’une ardeur inexpliquée », que l’on retrouve dans la Théorie des impostures, en 2000 :

 

Une écriture d'une ardeur inexpliquée

 

Il y a quelque chose de difficile à comprendre dans l'ardeur des oiseaux plongeurs, quelque chose d'irrésistible et de brutal qui s'apparente à un cri.

 

Quand je parle d'un cri, c'est une image, ils ne se servent que rarement de leurs cordes vocales. Leur cri, ce serait plutôt ces milliers de milles qu'ils tracent au-dessus des océans dont ils savent pénétrer les deux faces du miroir.

 

Souvent, tout en planant ou battant mécaniquement des ailes, ils s'endorment car dans ces voyages ils ne se posent pour ainsi dire jamais.

 

Ni la faim, ni aucune nécessité sordide ne les poussent à quitter les rivages pour ces interminables périples

 

Où chaque palpitation de leur voilure inscrit un mot dans l'espace,

 

Une écriture issue des premiers balbutiements du vol des reptiles qui ne se déchiffre pas sans réflexion.

 

Savante à la longue dans la dialectique des vents, elle n'hésite pas à traverser les vertiges des cyclones de même que l'extrême confusion de ces calmes gigantesques où se mêlent le ciel et la mer.

 

Pantelante de tant d'oiseaux morts que porte l'oiseau vivant.

 

Est-ce une révolution grosse d'un monde nouveau qu'elle annonce dans les nuages ? Est-elle un geste simplement machinal et nullement symbolique dont la science n'ouvre sur rien, n'empêche rien de cette décomposition dont l'odeur ténue mais de plus en plus obsédante envahit l'air ?

 

Il n'est pas évident qu'elle ait un sens.

 

                    Yves Mazagre, La Théorie des impostures, Librairie-galerie Racine, coll. « La Pierre faillée », 2000, p. 9.

 

 

Si nous avons cité intégralement ce poème, c’est qu’il nous semble emblématique de l’œuvre d’Yves Mazagre : on y reconnaît en effet l’intérêt passionné du poète pour les créatures de la mer, le sens symbolique qu’il leur accorde – ainsi le vol de l’oiseau plongeur est-il à la fois un cri, une écriture dont il faudrait déchiffrer le sens… – et aussi le sentiment d’un monde en décomposition, qui avance inexorablement vers sa fin, comme en témoignent les dernières lignes.

 

Poésie du grand large aussi par son ampleur : Yves Mazagre rejette les formes étriquées ; son souffle déborde les limites étroites du vers. Non que celui-ci soit totalement absent ; on en trouve quelques exemples, dans L’Oiseau plongeur, p. 12 (« La Parabole du lac », un sizain composé de décasyllabes, octosyllabes, d’un hexasyllabe et d’un tétrasyllabe) et p. 31, court poème de seize vers libres, sans titre, évoquant l’effroyable bonace qui fige tout mouvement.  D’autres poèmes en vers figurent également dans les recueils suivants, afin de créer une respiration entre deux textes de plus grande ampleur.

Mais l’essentiel de son écriture s’apparente au verset, dont on peut voir un exemple dans le poème cité ci-dessus : de longues phrases rythmées, qui souvent débordent même l’espace de la strophe, avec parfois l’alternance de phrases plus brèves, averbales : « pantelante de tant d’oiseaux morts… » ; tandis que le poème s’achève sur une formule lapidaire – et décevante : « Il n’est pas évident qu’elle ait un sens ».

Les textes d’Yves Mazagre s’étendent donc largement, sur deux pages ou davantage ; ils s’apparentent assez souvent à un récit : c’est le cas, dans L’Oiseau plongeur, du « Monstre », suite de cinq poèmes dans lequel le criquet symbolise l’être humain, par son instinct grégaire et son caractère destructeur : le narrateur est un criquet doué d’une conscience… On retrouve ce caractère narratif bien évidemment dans le mythe de Noé, mais également dans bien d’autres poèmes, dont certains s’apparentent à une autobiographie fictive.

 

L’œuvre d’Yves Mazagre se place sous l’égide de Rimbaud, Lautréamont – souvent cité en exergue – ou encore Nietzsche.  C’est une poésie qui cherche à déchiffrer l’énigme du monde, de ses origines et de son destin ; une poésie qui interroge les mythes, mais dénonce l’imposture de la religion, avec une vigueur nietzschéenne :

 

« Oubliai-je qu'aux yeux de l'Eternel, fût-il un nouveau-né, voire un fœtus, nul ne saurait être innocent?

 

Et le plus monstrueux, c'est qu'avec le Nouveau Testament il décrète qu'il ne lui suffit plus que nous lui obéissions. Désormais il exige la plénitude de notre amour.

Mais comment pourrions-nous l'aimer, le sachant coupable du supplice de son fils, pitoyable victime qui par révolte et commisération s'était fait homme à notre image, et que par jalousie, il a monstrueusement abandonné au jardin des oliviers ?

Assassinat dont il a savouré le calice, tentant de nous convaincre que nos mains aussi s'étaient lavées dans ce sang. »

 

« Beauté de la nature et monstrueuse mauvaise foi de l’Eternel », in La Théorie des impostures, Librairie-galerie Racine, coll. « La Pierre faillée », 2000, p. 90.

 

Tel l’Ulysse de Dante – mais c’est plutôt à celui d’Homère qu’Yves Mazagre fait allusion dans Le Royaume singulier, revenu désabusé à Ithaque –, le voyageur tente d’atteindre la connaissance, de saisir le sens de l’univers qui s’offre à lui – un sens qui souvent se dérobe, comme en témoigne le dernier vers du poème « Une écriture d'une ardeur inexpliquée » cité plus haut.

 

Si la poésie d’Yves Mazagre présente une grande diversité de tons – on y trouve même une veine satirique, comme la trilogie du « bon temps » dans Le Royaume singulier, trois poèmes en vers très brefs où il accable de sarcasmes une jeunesse insouciante et mécanisée – l’essentiel demeure un lyrisme sensuel, qui aime les jeux sonores, les noms précis, voire savants (Yves Mazagre a été médecin, et l’on retrouve souvent un vocabulaire médical et scientifique dans ses textes), évocateurs d’une réalité riche et vivante ; un lyrisme fondé sur des images, des métaphores, et touchant même parfois au fantastique, comme dans « Les inséparables » (Le Royaume singulier, p. 46-47), dans lequel le narrateur se dit envahi par des animaux monstrueux, dont il ne peut se débarrasser qu’en les décrivant.

Le thème de l’écriture traverse également toute l’œuvre d’Yves Mazagre, comme en témoignent de nombreux poèmes tels que celui-ci :

 

Terres levées, nous avons découvert des douceurs nouvelles à la boulangerie des mots :

Mots miroirs, mots intimes, mots échangés, royaume du matin, mots offerts ou partagés, ils nous dédoublent sans nous confondre.

Leurs rumeurs, leurs murmures, leurs repas de fêtes nous reconnaissent et nous désignent à nous-mêmes,

Nous construisent désormais une grammaire plus sensible.

Nous façonnent un visage dans la multiplicité qui nous étouffe.

 

Notre émotion nous a créés.

C’était la seule solution. »

 

« Les Cartes heureuses »,  Le Royaume singulier, p. 64

 

Enfin, il s’agit d’une poésie en prise directe sur le réel, qui traite de problèmes d’aujourd’hui : la disparition de nombreuses espèces et la destruction de notre environnement (« Les Murs peints », dans L’Oiseau plongeur) mais aussi des allusions aux massacres du Rwanda, un adieu un peu mélancolique aux « Trois redingotes », Marx, Engels et Lénine, ou une célébration des jeux olympiques de Sydney, auxquels il consacre la seconde partie de la Théorie des Impostures en 2000, et Le Muscle et la poésie en 2002.

 

Si la collaboration avec le peintre sarthois Roger Blaquière aurait pu créer un lien entre Yves Mazagre et « Donner à voir » – Blaquière ayant travaillé, notamment, avec Michèle Lévy –, il semble cependant que le poète se tienne rigoureusement à l’écart de tout mouvement, aussi bien les avant-gardes dont le formalisme lui est étranger, que « Donner à voir » : d’ailleurs Yves Mazagre publie son œuvre dans les maisons d’édition parisiennes, Seghers d’abord, puis Le Milieu du jour, et enfin la Librairie-galerie Racine[1]. Par son lyrisme ample et sensuel, ses préoccupations métaphysiques et philosophiques, Yves Mazagre tranche singulièrement parmi les poètes sarthois ; farouchement indépendant, il ne participe guère aux manifestations organisées par l’une ou l’autre association, et s’il figure parmi les auteurs des « vingt-quatre heures du Livre », c’est au stand du Comité des écrivains du Maine… Yves Mazagre est donc bien un « électron libre » dans la poésie sarthoise.

 

Bibliographie :

·         Chair vive ( Pierre Seghers ) épuisé. L'auteur en possède quelques exemplaires.

·         L'oiseau plongeur ( Le Milieu du jour, 1996 )

·         Le Royaume singulier ( Lgr 23 rue Racine 75006 Paris, 1998 )

·         La théorie des impostures ( Lgr, 2000)

·         L'agave s'impatiente  ( Lgr, 2001)

·         Considérations sur les déluges (Lgr, 2002) illustré par Alain Breton

·         Thérèse (éditions de l'Amandier, 2004)

·         Suzanne (éditions de l'Amandier, 2005)

·         Protée (éditions de l'Amandier, 2007)

·         Sur le fil d'un présent continu / Iles flottantes,Illustrations de Pierre DUBRUNQUEZ, Préface de Gilles LAPOUGE

·         René Renais, préface de Roger-Pol Droit, images de Roger Blaquière, Alain Breton, Pierre Dubrunquez, Richard Rak, éditions de l'Amandier, 2009

      ·    La Lutte finale (Lgr, 2010)

      ·    Mise en gardeLa Lutte finale II (Lgr, 2011)


                  Ouvrages d'artistes :

 

  • Le Muscle et la poésie avec Roger Blaquière, 2000
  • Le Miroir des Bonobos avec Claude Ribot, 2002
  • Ulysse le consommateur avec Richard Rak, 2003  


[1] Fondée en 1980 par Guy Chambelland, la Librairie-galerie Racine publia également Serge Brindeau, et créa l’Association « Le Pont de l’Epée » pour la défense et l’illustration de la poésie. Son actuelle directrice, Elodia Turki, définit ainsi l’œuvre éditoriale de la LGR : « La LGR n'est ni une école qui dicte ni une avant-garde qui guide. Rejetant toute conception élitiste ou idéologique qui manierait le mépris et la censure, elle défend et respecte une large pratique de l'écriture poétique dans le cadre d'un droit fondamental de l'individu : le droit à l'être. Ses repères sont clairs et exigeants, tant dans son activité éditoriale que dans ses manifestations poétiques (ainsi du Festival de Poésie de Paris, lors du Printemps des Poètes). L'écriture poétique, plus qu'un jeu de mots ou d'émois, est une quête pour structurer son identité à son expérience intérieure, besoin vital et enjeu d'être pour un sujet, un autre et un monde plus réels et plus complets, unissant le sens du langage au sens de l'existence selon la liberté et l'authenticité de chacun : privilégier l'émotion, bien viser l'âme ou l'être, délivrer la beauté, dans la présence et la coïncidence du monde. Langage de l'être qui ne triche pas avec l'être, la poésie instruit l'authenticité émotionnelle de la vie. » (entretien accordé à Emmanuel Hiriart en janvier 2002, pour le site Muse :  http://muse.base.free.fr/musenta.)

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