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7 octobre 2009 3 07 /10 /octobre /2009 10:11

Il fait froid. Depuis des années, des siècles peut-être, il n'a pas fait aussi froid.

L'eau vive depuis longtemps s'est figée, en un bloc dur qui ne laisse même pas subsister une goutte d'air. Toute vie dans le fleuve est morte, emprisonnée dans les glaces. Lentement, les herbes, les arbres même ont oublié que la sève est chaude et vivante. Les feuilles, translucides, n'ont plus que le souvenir de leur ancien éclat.

Les branches ploient sous le givre, et cassent. La forêt craque et gémit, c'est le seul bruit que l'on entend dans ce monde minéral. Le vent est coupant comme une lame.

Le ciel est immobile. Uniformément gris.

 

L'homme ne sait plus depuis combien de temps il n'a pas parlé à ses semblables, depuis combien de temps il n'a pas tendu ses mains à la chaleur d'un feu, il n'a pas bu le café brûlant... Il ne sait plus quel jour se lève, quelle nuit descend. Il ne sait même plus s'il a un nom. Il a tout perdu.

Oh ! sans doute, dans un passé très lointain, mythologique presque, il a eu une maison pleine d'enfants et d'odeurs et de rires, une belle auto vrombissante, et une femme qu'il aimait. Il a dû, autrefois, aller chaque jour au bureau ou à la banque, et chaque semaine au centre commercial qui brille encore au loin, de toutes ses lumières, comme un paquebot qui s'éloigne du quai...

Il ne s'en souvient pas. Il ne se rappelle pas comment il a tout perdu, d'abord les trajets au bureau ou à la banque, les lumières du supermarché, puis le sourire de la femme et les rires des enfants, puis tous ses refuges successifs, de plus en plus petits, de plus en plus précaires...

A présent il est seul. Il s'est assis dans ce jardin public, au pied d'un arbre qui craque et souffre, devant le lac gelé.

Il n'a pas mal. Il ne sent même plus la faim. Il est dans le silence et dans le froid qui l'engourdit, dans l'ombre, loin des hommes.

Il ne sent plus ses jambes, ni ses doigts. Il ne sent plus son ventre. Il ne sait plus s'il a les yeux ouverts ou fermés ; des ombres, des lumières dansent devant son regard. Des visages passent, ceux de la femme et des enfants, ceux de sa mère, morte il y a si longtemps, de son père, de ses amis d'enfance...

Puis tout s'éteint.

La neige, enfin, s'est mise à tomber.

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16 septembre 2009 3 16 /09 /septembre /2009 14:37

Ecrit à Croix de Vie,

Un soir de la fin février

 

Le soir tombait, avec son cortège de brouillard et de froid. Marion frissonna. Cinq heures... Julien n'allait pas tarder à rentrer. Peut-être... Il revenait de plus en plus tard, depuis quelques temps, cherchant mille et un prétextes, d'ailleurs plausibles, pour retarder son retour. C'était un apéritif au bureau, une réunion syndicale, un dossier à terminer... Et Marion, rongée d'inquiétude, attendait.

Charmante, la maison, chaleureuse même. Une harmonie de tons ocres et dorés ; des meubles fonctionnels que réchauffait le pin des landes ; des bouquets de soie dans des vases raffinés, car Marion détestait les fleurs coupées, déchirées vivantes, aspirant avidement une eau bientôt saumâtre et qui ne pouvait que prolonger leur supplice... Au mur, des reproductions de Dufy et de Léonor Fini... Oui, une ambiance élégante, rassurante. Mais rien qui pût faire oublier le rugissement furieux des vagues, en bas, juste au pied de la falaise, et le grondement de l'eau, et les coups de canon de la mer déchaînée sur les rochers noirs. Un peu plus loin, à quelque cinq cents mètres, le spectacle du Trou du Diable, une cavité où la mer s'engouffre et rejaillit en geyser, attirait quelques badauds. Mais ici, dressée sur son éperon, la maison tournait le dos à la route, dans une solitude totale, inapprivoisable, et toute entière dédiée à la violence du flot qu'elle dominait.

 

Marion se tordait nerveusement les mains. Seule dans ce vacarme, au milieu de la tempête ! Attendre !... Attendre le bruit rassurant, enfin, de la voiture, la lumière des phares, les pas dans l'escalier... Et ce serait lui, joyeux ou fatigué, mais toujours insoupçonneux de cette angoisse qu'elle n'osait lui avouer...

 

+++++++++++++++

 

Cette maison, Julien l'avait toujours connue. On l'appelait, dans le pays, «la maison du Parisien». C'était un inconnu, dont on n'avait même pas retenu le nom. On savait seulement qu'il arrivait de loin, et ne parlait à personne. Il venait souvent rêver, des heures durant, près du Trou du Diable, cette marmite infernale où s'engouffrent les vagues, les jours de grande marée. Puis il avait acheté un bout de terrain invendable, au fin bout d'une falaise rongée par les flots et menacée d'éboulement à chaque tempête ; et l'on avait vu surgir une villa étrange, toute entière tournée vers la mer, et n'offrant à la route qu'une façade aveugle. «Un fou !» dirent les gens du pays. «Il ne dormira pas beaucoup les nuits de gros temps !» Mais il n'avait cure du bruit des flots sur les rochers. Peut-être cela couvrait-il, après tout, un vacarme intérieur plus oppressant ?

Cela avait duré trois ans. Le Parisien sortait de temps en temps, quand la nuit tombait et que les curieux avaient regagné le bourg, et allait méditer au Trou du Diable.

Un jour, il ne reparut plus. Certains indices laissèrent à penser qu'il avait glissé.

La maison resta longtemps fermée. Puis l'on vit apparaître un écriteau : «A vendre». Aucun des héritiers, à supposer qu'il y en eût, n'avait voulu s'installer là. On les comprenait.

 

+++++++++++++++

 

Un vieil original, un ancien marin-pêcheur à la retraite qui dédaignait généralement de répondre au nom de Théophile D., comme à toute autre forme d'interpellation d'ailleurs, acheta un beau jour la maison abandonnée. Il voulait tourner le dos aux vivants, parce que lui, lui qui connaissait chaque respiration de l'Océan, chaque phare, chaque balise, chaque rocher affleurant, s'était soudain senti étranger à son propre pays, devant le déferlement d'une autre marée : celle des touristes, avec leur cortège de magasins de simili-luxe, leur bimbeloterie plus humiliante encore pour ceux qui la vendent que pour ceux qui l'achètent, leur musique, leur vacarme, leurs couleurs – Théo est d'une génération où l'on n'aime que le gris. Et ces immeubles bizarres, ces «marinas» qui défigurent la côte, et l'engeance des plaisanciers, la pire de toutes, car ils prétendent connaître la mer, et ils ont de l'argent...

Pour la première fois de sa vie, Théo avait fait une folie : il avait vendu tout ce qui pouvait se vendre, contracté un petit emprunt, et acheté cet Ermitage, ce Nid d'aigle, plus inaccessible aux imbéciles du bourg que les gîtes des fous de Bassan. Et il acheva ses jours dans une solitude à peu près totale, ne consentant à ouvrir sa porte qu'au facteur et à quelques fournisseurs. Le seul accès à la route était hérissé d'écriteaux : Attention, danger, pièges à loups...

Un jour, il cessa de payer ses factures EDF. Le jeune employé chargé du recouvrement s'étonna de trouver la maison ouverte. Dans la cuisine, Théo gisait de tout son long. Sa mort remontait à plusieurs jours déjà...

 

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Julien habitait près du Mans, mais éprouvait quelquefois le besoin de respirer l'atmosphère violente de Croix-de-Vie. Il y avait passé toutes ses vacances d'enfant, et il tenait à faire partager à Marion, qu'il venait d'épouser, ses souvenirs les plus précieux. La jeune femme passa le test avec succès : elle fut immédiatement séduite par l'animation du petit port, les bateaux multicolores, le vent plus doux que partout ailleurs, et le brisement des vagues sur les rochers noirs.

Un jour, au cours d'une promenade au Trou du Diable, Marion pointa son doigt vers la maison sur la mer : «Quelle drôle de villa ! Elle me plaît. Est-elle à vendre ?» Elle l'était. Julien tomba amoureux de l'étrange demeure ; Marion, inquiète à la réflexion et songeant aux soirs de tempête, aux plaintes de la corne de brume sur la jetée proche, au déferlement des flots, aux craquements de la maison toute entière, regrettait de s'être enthousiasmée trop vite ; mais un vague romantisme l'attirait à cet endroit. Et puis, le soleil brillait ce jour-là : la mer paisible resplendissait autour de la falaise comme une nappe de métal. Julien, radieux, parvint à l'apaiser : comme ils seraient heureux, ici ! Il demanda incontinent sa mutation.

 

+++++++++++++++

 

Julien n'était toujours pas là. Le vent soufflait en rafales, plus triste encore, plus funèbre que d'habitude. Mais que fait-il donc ? Julien ! Julien ! Comme elle a peur, dans cette maison sinistre ! Seule, malade, au bord de la folie. N'a-t-elle pas cru, tout à l'heure, que la maison tremblait, penchait, allait s'abîmer dans la mer ? Et s'il ne revenait plus ? L'angoisse s'est emparée d'elle ; ni les raisonnements, ni la musique qu'elle met à fond ne peuvent la maîtriser.

Elle doit, elle doit entendre une voix humaine : elle décroche son téléphone. Pas de tonalité ! Un silence absolu, définitif...

C'en est trop. Tout, plutôt que de l'attendre, encore et encore, avec cette peur qui lui serre les tempes, qui l'étrangle, l'empêche même de hurler tant elle souffre...

Elle sort sur la route. Elle ne voit rien. A peine discerne-t-elle, vague mais étonnamment près quand même, le geyser blanc et le fracas du Trou du Diable. Attirée malgré elle, elle s'avance dans le noir, assourdie par le claquement des vagues, aveuglée par les embruns, giflée par les rafales. Sous ses pieds, l'herbe dure, puis le sable humide où elle s'enfonce. Le vide, là-bas, au bout... Le vide... Le vacarme de l'eau et du vent... Derrière elle, le trou noir de la route toujours déserte. Julien ne rentrera donc plus.

 

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D'elle non plus on ne retrouva rien. Personne ne l'avait vue, n'avait entendu son cri. Julien attendit longtemps, croyant à une fugue, sans comprendre. Puis il revendit la maison.

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15 septembre 2009 2 15 /09 /septembre /2009 14:34

La haute masse de la montagne. Quelques caravanes éparses le long d'un gave, au creux d'une vallée. Non loin de là, une voie ferrée o- passent, de temps en temps, des rapides, avec un halètement de cheval au galop. Et la nuit, étrangement claire. Le ciel étincelait d'une lumière froide, constellé de myriades d'étoiles qui lentement glissaient vers l'horizon et allaient sombrer au loin, derrière le massif...

Sélènè sortit silencieusement. Elle frissonna. L'air pourtant était doux et immobile. Mais tant de beauté la glaçait, tant d'incommunicable beauté !...

Elle s'avança, évitant de faire crisser les cailloux. Qu'importait, d'ailleurs ! Elle ne le réveillerait pas. Il dormait d'un profond sommeil de jeune homme sans exigence, tranquille, abandonné, la bouche entrouverte. On entendait à peine sa respiration régulière. Sélènè l'avait longuement contemplé. Comme toujours, cet air d'adolescent confiant et doux lui avait empli le cœur d'une onde de tendresse passionnée, mêlée de regret. Mais ses nerfs à vif, l'espèce de douloureuse impatience qui la taraudait depuis tant de jours furent les plus forts : elle s'en alla.

 

Elle marchait vite, maintenant, le long du ruisseau. Elle avait coupé à travers l'herbe haute o— se jouaient des drames minuscules, des fuites éperdues, des meurtres d'insectes. Elle buvait à longs traits l'air coupant de la nuit, cherchant à calmer sa fièvre - son irrépressible envie de départ. Son cœur battait à grands coups sourds dans sa poitrine, tandis qu'elle se livrait à elle-même l'éternel combat.

Partir ! Reprendre la route, la solitude hautaine d'où il l'avait tirée ; ne plus se sentir emprisonnée par quatre murs absurdes, par une foule de petits devoirs qui l'accablaient ; ne plus attendre, le nez collé aux vitres, le retour de l'Aimé...

Partir ! Ne plus vivre que pour soi, ne plus sentir ses mains chaudes et souples sur elle, dans l'émerveillement inépuisable des caresses ; combien de temps lui faudrait-il pour oublier ce sourire, cette attendrissante canine plantée de travers, cette lueur espiègle au fond de ses yeux ?

Partir !... La musique monotone et profonde du moteur, la lumière incertaine des phares dans le bleu de l'entre-chien-et-loup... et la route qui ne finit jamais.

Mais ce visage abandonné, là-bas, ce visage si doux, allait-elle le faire pleurer ?

 

La passion déjà se diluait entre eux dans la marée montante, écœurante, des habitudes. Déjà il ne la pressait plus de questions inquiètes, content seulement de sa présence. Il cherchait à nier en elle, ou pire, à tuer, cette part de l'ombre qu'elle aimait tant. Ce goût de la nuit, du mystère et du sens profond des choses, des longues contemplations, des musiques funèbres et des contes fantastiques, tout ce qui échappe à l'aigre rationalité, à l'optimisme des imbéciles heureux. Le memento mori  qui vous fait humain.

Mais lui ne voulait pas de memento mori. Tu es toute simple, transparente comme l'eau de ce gave. Tu seras ma femme, la mère de mes enfants, un peu la mienne aussi.

Il ne savait rien de ses escapades nocturnes.

 

Sélènè longeait à présent la voie ferrée. La lune éclairait les rails violemment, d'une lumière crue, fascinante. Ils dansaient devant les yeux éblouis et embués de larmes de la jeune femme, s'élançaient au loin, jaillissaient vers l'horizon, pont magique vers le ciel. Et devant ces traits de feu, Sélènè oubliait le visage aimé, les deux mois de bonheur qu'elle venait de vivre, les renoncements qu'elle avait consentis. Elle était seule, irrémédiablement seule, et libre.

Les étoiles avaient pâli, mais la lune brillait d'un éclat sauvage, hallucinant, aveuglant. Hypnotisée, Sélènè marchait, la tête vide, tendue dans l'attente d'elle ne savait quoi. Cette nuit, quelque chose de définitif allait s'accomplir.

 

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Dans un grand fracas le rapide s'immobilisa. Des valises dégringolèrent des filets, blessant des voyageurs. Il y eut des cris de panique.

Le conducteur affirma avoir vu la forme blanche d'une jeune femme qui courait sur la voie. Mais l'on ne retrouva aucune trace humaine. Seulement quelques fragments d'un métal d'origine inconnue.

L'homme, soupçonné d'avoir bu, faillit être révoqué et ne dut son salut qu'à une ferme intervention de son syndicat. Mais il fut désormais confiné aux lignes locales.

 

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La nuit était soudain devenue très noire, comme une lampe qu'on éteint. Dans la caravane, un jeune homme tranquille continuait à dormir. Rêvait-il ?....

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14 septembre 2009 1 14 /09 /septembre /2009 14:32

 Le silence régnait dans l'immeuble. Marianne n'entendait plus les crachotements de la chaîne hi-fi de son jeune voisin, ni le ronron de l'aspirateur, ni le moindre bruit de pas. Elle se sentait la tête lourde : elle avait beaucoup lu, un peu écrit - des lettres en retard, une correspondance sans grand intérêt - et avait vaguement essayé de ranger le capharnaüm qui lui tenait lieu de bureau. Mais les piles de feuillets disparates, les livres aux pages cornées (elle avait beau collectionner les signets, ils disparaissaient tous par enchantement dès qu'elle en avait besoin !), les stylos hors d'usage et les règles ébréchées l'en avaient vite découragée. Elle se sentit morose et désemparée, et résolut d'aller faire un tour.

Mais à peine eut-elle posé le pied dehors qu'une sorte de peur la saisit. L'air semblait vibratile, d'une épaisseur inhabituelle ; la lumière elle-même était différente, opaque, oppressante.

Elle longea sa rue, en direction du centre-ville. Le bruit de ses pas résonnait péniblement à ses oreilles, accentuant son malaise ; mais, parvenue à la grand-place, elle s'arrêta, incapable d'aller plus loin. Le parking était vide ; l'église se découpait, nue et nette, sur un ciel impitoyablement bleu. Pas une mobylette ne pétaradait, pas un joueur de pétanque ne gesticulait autour d'un quelconque cochonnet, pas un enfant, pas même un chien. Tout autour de l'esplanade, qui paraissait avoir démesurément grandi, les magasins n'offraient que le spectacle lugubre de leur rideau baissé ou de leur vitrine aveugle. Sur la façade de l'unique cinéma de la ville, des affiches déjà jaunies commençaient à se décoller.

Marianne traversa la place, le coeur battant, se forçant pour ne pas courir. Elle se jeta dans la rue commerçante : mais là aussi, les maisons que l'animation des vitrines ne maquillait plus laissaient voir leur visage défait, ridé, presque déjà mort. La poussière ternissait les pavés; dans les vasques, les fleurs assoiffées penchaient leur tête lasse. Et pas un bruit.

Marianne retraversa la place, courant cette fois sous l'emprise d'une angoisse incontrôlable, se rua à la Poste. Derrière leur comptoir, deux employées silencieuses la regardaient, figées dans une immobilité qui semblait devoir durer des semaines. Elle voulut téléphoner, essaya tous les numéros dont elle put se souvenir : mais la sonnerie retentissait interminablement dans un appartement désert, ou bien la voix impersonnelle d'un répondeur lui faisait savoir que "Monsieur ou Madame X se trouvaient absents pour le moment ; qu'elle veuille bien laisser un message..." Elle raccrochait.

Alors le désespoir l'envahit. Elle se précipita chez elle, essaya frénétiquement de capter une émission de radio ; mais aucun son ne sortit de l'appareil, et l'écran de sa télévision resta impitoyablement gris.

Elle s'effondra sur son lit, serrant dans ses bras l'ours en peluche de son enfance, le coeur broyé par le désir affolant d'une présence. Elle était seule.

Le mois d'août venait de commencer.

 

La Ferté-Bernard, août 201…

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13 septembre 2009 7 13 /09 /septembre /2009 14:30

 

 

Le rapide prenait de la vitesse. Elisa s'appuya contre le dossier du siège et ferma les yeux. A l'habituelle douleur, lancinante, sourde, obstinée, lovée au creux de son ventre, s'ajoutait aujourd'hui la souffrance aiguë de la séparation. Vrillante. Intolérable. A hurler – mais on ne hurle pas dans le compartiment luxueux, capitonné, aseptisé d'un de ces rapides Trans-Europ-Express qui font rêver les badauds sur les quais, ceux qui n'iront jamais qu'à Marnes-la-Coquette ou à Amiens... Et ne pas même pouvoir pleurer !

C'était un voyage projeté depuis longtemps. «Il le faut, ma Chérie. Pour ta santé. Pour me revenir guérie, avec de belles joues roses... Quelques jours, quelques jours seulement au bord de la mer. De quoi as-tu peur ?» Justement, elle ne savait pas ce qui l'effrayait, une de ces intuitions bizarres, si ridicules aux yeux des gens rationnels... Il avait fallu consentir, pourtant. Jusqu'au denier moment, elle avait attendu, espéré qu'il la retiendrait, qu'il lui murmurerait : «Reste avec moi...» comme à chaque fois qu'elle avait voulu partir. Mais rien n'était venu. Cette fois-ci, c'est lui qui la poussait à ce voyage, et elle qui résistait, de toutes ses forces. Elle avait dû se résigner au départ.

Une semaine, juste une petite semaine. Pourtant, elle avait dans la bouche le goût amer du «jamais plus», et au creux de l'estomac, la contracture violente de la peur...

Ce train, d'abord. Pas comme les autres. Bleu métallique, luisant, magnifique, rangé au dernier quai dans un isolement insolite et superbe.

Et puis l'attitude de Jonathan, cette obstination farouche qu'elle ne lui connaissait pas, ce visage fermé, imperméable. Cette manière douce mais implacable de la pousser dans le wagon, d'installer ses valises dans le filet, bien calées, comme s'il craignait qu'elle ne saute du train avant le départ... Cet entrain factice... Et cette fuite brusque, dès que le sifflet du départ avait retenti, sans même attendre que le train s'ébranle... Elle avait tenté d'ouvrir la fenêtre – en vain, de courir à la portière – verrouillée... Alors, elle était revenue s'asseoir , la tête dans ses mains, toute secouée par une peur animale. Une femme maigre, qui semblait depuis longtemps installée dans un coin du compartiment, l'observait d'un œil ironique ; elle hocha la tête, sans un mot, avec un sourire méchant.

Le train glissait de plus en plus vite dans un étrange silence. Parfois il traversait des gares dont on ne pouvait lire le nom ; on entrevoyait des silhouettes, des lumières. La banlieue sans doute... Le soir tombait doucement. Les aiguillages faisaient à peine vibrer les roues ; les poteaux électriques, le long de la voie, giflaient l'œil douloureusement, à intervalle de plus en plus bref. Elisa se recroquevilla dans son coin : «Comme nous allons vite !»

Pour échapper un instant à son angoisse, elle essaya d'observer ses compagnons de voyage. Ils étaient peu nombreux dans ce compartiment luxueux et confortable, malgré cette dominante bleue qui glaçait l'atmosphère. Au fond, près de la porte donnant sur le couloir, cette femme maigre au sourire sarcastique qu'elle avait aperçue : pâle, les cheveux rares et sans couleur, les dents gâtées, un visage ravagé, elle n'avait pourtant pas beaucoup plus de trente-cinq ans. En face d'elle, un gros homme suait abondamment et respirait avec bruit. Bon vivant, sûrement, autrefois : il lui restait parfois comme une lueur espiègle dans le regard... Mais elle s'éteignait vite, et sa chair molle tremblait sous l'effet d'une vague terreur   Près de lui, un enfant d'une dizaine d'années dormait ou sommeillait. Lorsqu'il ouvrait ses yeux d'un bleu trop clair, il semblait ne rien voir.

«Mais qu'est-ce que je fais ici, avec ces morts-vivants ?» Elle oubliait la souffrance et la faiblesse qui la torturaient depuis des mois, elle se sentait jeune, et belle. Une vague de révolte la submergea. Pourquoi Jonathan avait-il tant tenu à ce qu'elle parte ? Pourquoi, surtout, avait-elle accepté ? Elle avait besoin de lui, de son étreinte qui la rassurait, de ses caresses qui seules parvenaient à calmer les spasmes qui la secouaient... Elle était auprès de lui plus une enfant perdue qu'une amante, et elle se le reprochait souvent. Mais qu'importait ; il était auprès d'elle, il écartait la peur, et cela suffisait. Et maintenant, elle voulait le retrouver. Elle se leva brusquement, mais fut prise d'un tel vertige qu'elle retomba lourdement. Le regard de la femme la brûlait. Elle ferma les yeux pour y échapper.

Alors elle se mit à attendre avec une impatience grandissante la légère poussé du freinage, un changement de ton dans la chanson très douce du train, qui lui annonceraient la prochaine gare. Elle descendrait. Elle se débrouillerait toujours pour rentrer. Ses forces ne la trahiraient pas, tant elle aspirait à rejoindre Jonathan. Elle imaginait déjà sa stupeur, son froncement de sourcils, comme s'il se fâchait, et son merveilleux sourire lumineux : «Ma petite folle...»

Mais rien ne venait. Le train longeait maintenant des talus très hauts qui cachaient presque le jour baissant. On ne voyait plus rien du paysage, et Elisa ne parvenait pas à se situer. Elle se reprochait d'avoir écouté trop distraitement les explications de Jonathan, qui, avec sa minutie coutumière, lui avait longuement décrit le parcours. Mais elle était si lasse... Et elle avait si mal... Elle n'avait entendu que le son de sa voix, et, blottie contre lui, s'était endormie dans sa chaleur. Que faisait-il à présent ?

Le gros homme la regardait depuis un moment. «Faut pas vous tourmenter comme ça. Vous savez, on s'y fait...» Elle sursauta. La voix lui paraissait irréelle, venue de très loin. Elle s'aperçut alors que c'étaient les premiers mots qu'elle entendait depuis le départ. Mais depuis combien de temps roulaient-ils ? Sa montre indiquait dix-sept heures, mais elle était arrêtée.

La femme en face de lui approuvait. «C'est inévitable. De toutes façons, ils finiront bien par prendre le même train, eux aussi !» Elisa la regardait sans comprendre. «Eh oui, c'est comme ça !» ricana l'autre, avec un air de satisfaction méchante.

Etaient-ce ces paroles énigmatiques ? Ou cette voix agressive, éraillée peut-être par l'alcool ou le tabac ? Elisa en éprouva un malaise persistant.

Les talus avaient disparu depuis longtemps, et soudain, ce fut la mer. Plate et luisante dans la nuit noire, on sentait à peine sa présence. Jonathan lui avait-il parlé de la mer ?

C'était l'heure où la douleur, sourde jusque là et à peu près supportable, éclatait en vagues violentes, indéfiniment prolongées. Elisa chercha fébrilement dans son sac les cachets qui lui apporteraient un faible et provisoire soulagement.

Une petite phrase dansait dans sa tête, insistante et agaçante, vestige ridicule de ses brillantes années d'étudiante : Geburt und Grab... Geburt und Grab... Un souvenir de Goethe. Et la suite, c'était quoi ? Pourquoi y pensait-elle, juste à ce moment ?

Geburt und Grab

Ein ewiges Meer...

«La naissance et la tombe, une mer éternelle...» Sans le savoir, elle avait murmuré ces mots, et la femme la regardait à présent d'un air presque apeuré. Là-bas, au loin, derrière la vitre, les vagues surgies du brouillard comme un mur s'écrasaient sur les rochers qui les déchiquetaient avec fracas. Une brume épaisse obscurcissait la vue. Elisa croyait entendre l'explosion de l'eau en myriades de particules blanches et l'appel lancinant d'une corne de brume, mais ce n'était sans doute que le grondement de son propre sang martyrisé dans ses artères. Le train glissait toujours, en silence.

L'enfant dormait, dans une position quasi fœtale. De sa bouche entrouverte s'échappaient de faibles gémissements, et, de loin en loin, une bulle de salive irisée. Par moments, un violent frisson secouait son corps malingre ; son père rajustait sa couverture, et le contemplait avec une sorte de dégoût. De fait, il ressemblait à un petit vieillard, avec cette maigreur qui faisait paraître énormes ses articulations, ces cheveux d'un blond trop blanc collés à son front, et ce tremblement des lèvres, à chaque respiration...

Tous, d'ailleurs, – et Elisa s'en aperçut avec horreur – semblaient soudain décrépits. La femme s'était tassée dans son coin ; son regard n'exprimait plus rien qu'une immense lassitude ; le gros homme s'essayait sans entrain à avaler un sandwich au saucisson, qui manifestement ne passait pas, mais empestait le compartiment. La lumière baissait toujours, mais nul n'avait songé à allumer le néon. La pénombre leur convenait. Sur la cloison, un miroir dessinait un rectangle luminescent. Elisa n'aurait eu qu'à se lever pour s'assurer qu'elle, au moins, n'avait pas changé, mais la douleur tapie au creux de son ventre, à peine apprivoisée, la dissuadait de bouger.

Le train longeait toujours le rivage ; mais à travers la brume on ne distinguait plus rien, pas même la silhouette d'un phare dont le faisceau rouge et vert trouait péniblement la nuit. Et toujours ce silence...

Un pas dans le couloir. Deux hommes jettent un coup d'œil dans le compartiment – des contrôleurs, sans doute, mais pourquoi sont-ils habillés de blanc ? L'un d'eux touche un bouton. La lumière jaillit, brutale. Tous les voyageurs, arrachés à l'obscurité bienveillante, se contemplent avec effroi. Même l'enfant écarquille un instant ses yeux vides.

«Nous arrivons bientôt ?» demande Elisa, pour dire quelque chose. Mais déjà, ils sont partis, laissant derrière eux cette clarté de salle d'opération.

Elle referme les yeux, tente de reformer pour elle-même l'image de Jonathan. Mais elle n'y parvient pas. Elle se souvient de certains détails, son accent un peu traînant, ce grain de beauté sur l'épaule droite, sa démarche. Mais tout cela dessine un portrait éclaté ; elle ne peut pas reconstituer le puzzle. D'autres figures viennent à présent s'y surimprimer, le visage de son père, beau vieillard aux yeux bleu outremer, quelques camarades d'école oubliées depuis longtemps, Michel, son premier flirt, qui s'est tué (quand, déjà ?) dans un accident de voiture.

Visages fugitifs, de plus en plus flous. Sont-ils morts ? ou vivants ? D'où viennent-ils ?

Des scènes surgissent aussi : Petite fille, elle joue dans un jardin de rocailles. Des cloches sonnent à toute volée. C'est dimanche, sa mère a fait un gâteau... C'est le soir, et tandis qu'un oiseau pousse à pleine voix son dernier chant, elle sauve des hannetons qui se noyaient dans le bassin... Elisa se sent glisser dans le sommeil. Elle ne résiste pas. La lumière a baissé, les autres ne sont plus que de vagues silhouettes... La vitre ne dessine plus qu'un rectangle d'un noir absolu.

La douleur a totalement disparu. Elisa n'éprouve plus qu'une vague contracture au creux de l'estomac, comme si le train avait amorcé une longue descente. Elle n'avait à présent devant les yeux que des taches de couleurs, des éclats de lumière de plus en plus doux, de plus en plus légers...

....................................................

Sans bruit, les infirmiers entrèrent dans le compartiment. Ils se penchèrent sur les voyageurs endormis, et les recouvrirent d'épais draps blancs.

Le train venait d'entrer en gare.

 

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