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27 février 2012 1 27 /02 /février /2012 14:33

Le dernier livre d'Yves Mazagre n'est pas (seulement) de la poésie ; il l'intitule lui-même "roman-poème" ; mi-récit, mi-méditation mélancolique, il relate la fin des aventures d'Ulysse... et c'est Protée, l'éternelle figure du Narrateur, qui raconte - mais peut-être Protée n'est-il autre qu'Ulysse lui-même... et Ulysse, le véritable auteur de l'Odyssée, sous le nom trompeur d'Homère... Tout est possible, à qui un jour a voulu s'appeler "Personne" !

"Ulysse désormais ne quittera plus Ithaque, il le sait, il s'y résigne sans l'admettre absolument", ainsi commence l'histoire.

Mais il n'est pas si facile de revenir chez soi après vingt ans d'errance et d'aventures, de retrouver la femme aimée, qui a vécu, vieilli, mûri de son côté ; et même si l'on éprouve presque de la nausée, à la seule vue d'un bateau, à force d'avoir trop navigué, il n'est pas si simple sans doute de se résigner à une vie purement terrestre....

Le récit commence par un long cauchemar où se mêlent les souvenirs des navigations tragiques de Noé au milieu du Déluge, les rencontres avec le Cyclope, les luttes contre les Prétendants de Pénélope...

Puis vient l'apaisement. Ulysse redécouvre Ithaque - nous nous situons après les derniers combats où ont péri les prétendants, après la fin du chant XXIV de l'Odyssée ; mais l'île a bien changé, s'est dégarnie de sa végétation ; et surtout, Ulysse retrouve Pénélope...

Il se souvenait à peine de la toute jeune fille tout juste entrevue (le temps de l'épouser et de lui faire un enfant), devenue une femme splendide, mais qui s'est épanouie sans lui, a seule appris à organiser sa vie, et s'agace parfois de cet intrus qui bouscule ses habitudes : et le "roman-poème" frôle parfois la comédie, se teinte d'humour et d'une certaine légèreté, plus présente ici, quoique les oeuvres antérieures d'Yves Mazagre n'en fussent pas dépourvues...

L'humour, et aussi l'imagination. L'Ithaque que retrouve Ulysse n'a pas pris vingt ans, mais quarante siècles ; elle nous est contemporaine, reçoit l'écho de notre actualité, des révolutions arabes et de la chute des tyrans (et Ulysse un instant se sent menacé...) ; ainsi d'antiques Achéens, inconnus d'Homère, qui avaient fui dans les montagnes les attaques des pirates, perdent en quelques semaines, au contact de la modernité, la langue et la culture qu'ils avaient su préserver !

Mais Les Amants d'Ithaque laissent au lecteur une impression assez sombre ; Ithaque vit sous l'ombre de la puissante et violente Céphalonie, aux prises avec une sinistre dictature ; dans l'île même sévit un tueur en série mû, semble-t-il, par des motivations lugubrement racistes ; et si Pénélope survit à la flèche qui l'a atteinte, elle ne connaîtra plus qu'une courte saison dont la beauté miraculeuse ne compense pas la brièveté. Et l'histoire s'achève, comme elle avait commencé, par un épouvantable cauchemar, qui celui-là se révèle vrai :

"ton corps se déforma envahi par les durs cailloux d'une chair jumelle qui en six mois, sous mes yeux impuissants, te firent mourir..."

Ulysse alors s'éclipse, et il ne reste plus à Mentor, le (faux ?) prophète, qu'à annoncer la fin du monde.

Une fin ? Ce dernier livre sonne comme un adieu, et sans doute l'auteur a-t-il voulu qu'il en soit ainsi. Ulysse ne veut plus, ne peut plus naviguer, et la disparition de Pénélope semble sceller son destin, en cinq petites lignes.

Et pourtant, les Grecs eux-mêmes n'ont jamais pu se résigner à laisser mourir Ulysse dans son île : après le massacre des prétendants, il serait reparti, vers le pays des Thesprotes, ou en Étolie, voire même en Italie, où il se serait réconcilié avec Énée !...  Et Tacite, historien sérieux s'il en fut, prétend même qu'il aurait atteint les bords du Rhin...

Et Télémaque ? Lui aussi a le voyage dans le sang ; à peine a-t-il fini d'aider son père à recouvrer son trône qu'il s'embarque, explore la Méditerranée, épouse une princesse de Samos... mais il est bien peu probable que ses aventures s'arrêtent là...

Le roman-poème ne s'achève jamais ; ancré dans la légende, il se nourrit de la plus brûlante actualité ; Ulysse, comme Protée, Noé ou René Renais, sont nos contemporains. Comment pourraient-ils nous abandonner ?


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21 décembre 2011 3 21 /12 /décembre /2011 16:33

Le poète et linguiste Georges Jean vient de décéder, dans la nuit de dimanche à lundi, à l'âge de 91 ans.

Ancien élève de l'ENS de Saint-Cloud, professeur de sémiologie et linguistique générale à l'Université du Maine, c'est surtout comme poète qu'il demeurera dans nos mémoires.

Né en 1920, ce n'est pourtant qu'en 1969 qu'il publie son premier recueil ; il se voulait l'héritier non seulement du Surréalisme, d'Éluard, de Reverdy ou de Michaux, et resta à l'écart de tout formalisme outrancier.Georges Jean réaffirme la dignité des mots, du langage, et leur valeur de communication et de célébration. Les titres de ses recueils sont parlants : Les mots entre eux, Les Mots de passe, Des mots à la source, A mots couverts, A mots magiques, Les Mots écoutent, et – je ne les cite pas tous – jusqu’aux derniers : Main d’encre, ou Autrement dit. Cette poésie célèbre donc, avant tout… la poésie.

La poésie, disait-il, est faite pour résonner, pour donner un plaisir charnel et musical.

Avec Michèle Lévy, il avait inventé une forme unique de recueil à deux voix : Miroirs, puis Répons offrent un "dialogue poétique" que la mort vient d'interrompre.

Son dernier recueil, paru en 2010, Des Mots pour elle (Éditions du Cherche-Midi) rendait hommage à sa femme disparue. Il reposera près d'elle au cimetière Sainte-Croix du Mans.

Voici ce qu'il écrivait dans son tout premier recueil :

« L’itinéraire poétique est un chemin tracé par les Hommes pour reconnaître les espaces réels, pour mesurer la vie et la mort réelles, pour faire le tour de toutes les dimensions réelles, de l’air, de l’eau, de la terre et du feu, et des cellules conjointes dans les feuilles et la chair translucide des naissances.

 Comme le fer arme le béton des villes de demain,

 La Poésie que nous voulons durcit la molle et fragile tendresse, de nos cris, de nos amours, des souffles qui parcourent les sensibilités inouïes et jamais vues des dimensions intérieures. [...] »

 

 

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12 octobre 2009 1 12 /10 /octobre /2009 10:20

Nous n’écrirons plus en alexandrins.

Finies les strophes régulières, les rimes riches comme les pâtes, la césure bien à sa place. Fini le lyrisme séculaire et si sûr, « Ô ma Sarth-eu joli-eu… » Finis la campagne, les amours adolescentes, les révoltes humanistes, les oiseaux et les fleurs, même celles du Mal.

            A présent, vive l’Avant-Garde.

            Mais qu’est-ce donc, l’Avant-Garde ?

Ne pas écrire ce qui a déjà été fait. Ne marcher sur les traces ou les brisées de personne.

Ne pas parler de sexe, de ce sexe triste et obscène qui est la marque de la modernité. Mais le sexe gai - c’est à dire rabelaisien, gaulois, la gaudriole, quoi ! Non, pas la gaudriole, quelque chose de plus libre, de plus profond, de plus anarchiste… Verheggen.

Ne pas triturer les mots, je veux dire leur apparence. Ne pas jouer avec les interlignes, les corps de lettres. M’en tenir à un 12 points, ou seulement 10, bien naturel et classique. Les lettres énormes, triturées, plastiquement belles, mon traitement de texte le fait tout seul et fort artistiquement. Cela s’appelle « Word Art », tout un programme. Et tout cela, fait, refait, depuis les Calligrammes d’Apollinaire, jusqu’à l’écœurement…

Ne pas jouer avec « l’ortografe » ni « lortograf ‘ », à quoi bon : Kati Molnar. Cela aussi, fait et refait.

Ne pas abandonner la syntaxe : une langue sans grammaire, Kati Molnar encore. Et ces longues interminables phrases sans lien sans respiration sans ponctuation jusqu’à la suffocation au secours, déjà fait déjà vu aussi : Cadiot, Demarcq, Verheggen, et tant d’autres.

Et les phrases minimales, sujet-verbe, verbe tout seul ou sujet tout seul, déjà fait aussi. Et les phrases disloquées, déjantées, bancales…

            Et bien sûr, pas ce langage populaire, « prolétèr », argotique même… Il y a bien longtemps que les mots « merde », « cul », « con » (au sens étymologique bien sûr) font partie de tout dictionnaire du Petit Poète Moderne… A vous donner envie d’un langage précieux, d’un bel imparfait du subjonctif… Mais il doit bien y avoir, au fond des provinces poétiques, quelque avant-gardiste amateur du Littré, obsédé du Grévisse, ou fanatique de Vaugelas.

Les sons syncopés devenant musique - ou bruitage - Gysin et quelques autres, Dufrêne et même Artaud. Les onomatopées, Demarcq et sa drôle de basse-cour.

            Ni amour, ni sexe ; ni politique, ni actualité - sauf bien sûr pour la dérision, mais la dérision devient elle aussi un cliché… Et ne pas parler de ce texte en train de se faire, ne pas parler de POESIE !

            Alors, écrire sur… rien ? Sur le rien ? Abandonner non seulement toute narration, mais encore toute sémantique, en arriver au langage minimal, jusqu’à la page blanche ? Le minimalisme, voilà qui sent déjà son classique, son poussiéreux, son déjà vu…

 

            Alors, Bon Dieu, que reste-t-il à faire ? ! ?

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11 octobre 2009 7 11 /10 /octobre /2009 10:17

Je parle. Les mots sont transparents, et naïvement je crois qu’ils me livrent le monde. J’y suis, dans le monde, puisque je le dis... La poésie est transparente. Je dis le monde, mes révoltes, le bien, le mal. Je chante mes amours, et mes tristesses. Je sais que chacun me comprend, puisque les mots vont de soi...

Mais voilà que soudain un mot me manque. Je l’ai là, au bord de ma mémoire, sur le bout de la langue, comme on dit... et je ne le retrouve plus. Il y a un trou dans le discours, où s’engouffre le doute et la peur... Serait-ce le syndrôme de Gramsci ?

Et soudain, c’est tout l’édifice qui tremble, le monde qui devient obscur, opaque, qui m’échappe, comme l’eau dans la main...

Un mot, un nom. Et plus rien n’est pareil. Si je ne peux plus nommer les sentiments ni les objets, si je ne peux plus appeler quelqu’un... La faille est béante.

Le signifié, masse énorme, opaque, rugueuse. Le monde où je me sens étrangère.

                        Et par le pouvoir d’un mot

                        Je recommence ma vie...

Mais par le pouvoir d’un mot, je meurs aussi, je m’enferme en moi-même, mes rêves perdent corps, je tombe !... Ce n’est rien. Juste une aphasie passagère. Un petit trou imperceptible...

Et il y a tout ce que je peux nommer encore, toutes ces notions si précises, si rigoureuses, si fermes... si précieuses. Je voudrais épeler chaque objet, chaque  idée... Mais il y a ce trou, infime en vérité... « cela me reviendra », comme « cela » est parti. Je ne suis plus ce que je dis, ce que j’écris. Quelque chose se passe en moi, en dehors de moi, contre moi.

La Certitude... La... Il ne faudrait pas que ce mot-là m’échappe. Ô ce langage appris malgré moi, désappris sans m’en apercevoir... Cette transparence du monde !

Que deviendra la poésie ?...

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10 octobre 2009 6 10 /10 /octobre /2009 10:15

Vous, mes amis d'un autre temps, d'un autre monde dissidents de tous les partis, chassés de toutes les églises, vous qui ne saurez jamais marcher au pas rebelles de naissance et condamnés par vocation...

 

Vous qui ne savez pas courber le dos Vous qui ne saurez jamais vous taire Vous qui n'enfermez pas la vie dans un carcan de lois et d'interdictions...

 

Frères en vagabondages et amis du désordre, poètes sans rivages, marins sans capitaines, vous qui portez le rêve d'une révolution sans échafaud et sans Terreur...

 

Citoyens du monde, partisans sans partis éternels francs-tireurs, frères humains, trop humains peut-être, vous savez bien qu'on ne dresse pas de barricades contre les avions, qu'on ne lutte pas la fleur au fusil contre les fascistes, et qu'il ne sert à rien de viser les nuages.

 

Mes amis nous aimons trop la vie nous haïssons les fleurs coupées les animaux en cage la liberté brimée. Nous aimons trop les paroles vives les chants solitaires les ruisseaux secrets.

 

A peine croyons nous le combat gagné, nous retournons à nos rêves et à nos ivresses irréductiblement.
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9 octobre 2009 5 09 /10 /octobre /2009 10:10

Dédié aux Africains de l'église Saint-Bernard

Expulsés après 50 jours de grève de la faim,

Et à toutes les victimes des Lois Pasqua, Sarkozy et autres.

 

La vie est multiple. Le chant, la poésie sont comme des mains ouvertes sur l'univers ; entre leurs doigts passent les souffles venus d'Afrique, d'Asie.

Mais ils n'aiment pas la vie.

Ils veulent une France unie et fade ;

Une France moribonde ;

Une France qui leur ressemble.

Leur cri de guerre est Vive la Mort.

 

Vous êtes venus d'Afrique nous apporter le soleil de votre peau noire et de vos rires, et les odeurs et les parfums de vos pays lointains. Vous nous avez donné votre musique et vos enfants, à nous peuple stérile et vieillissant, votre jeunesse et votre fougue, et votre foi en nous. Nous apprenions les règles d'une nouvelle fraternité. Nous réapprenions à vivre.

La différence est vie et promesse.

 

Mais ils ont eu peur. Ils vous ont envoyé leurs chiens et leurs flics. Ils préfèrent la loi à la vie, et vénèrent par dessus-tout l'ordre et la mort.

 

Et c'est notre mort qu'ils programment, à coup de lois imbéciles et de "fermeté" scélérate.

Regardez-les, ces chiens de garde, ivres de haine et de pouvoir, ivres d'une joie mauvaise. Ils ont triomphé de la vie, de la fraternité, de l'espoir. Regardez-les, ces fantômes !

Ils ont la bonne conscience de ceux qui obéissent aux ordres. La Mort avec sa faux a plus de discernement et d'humanité.

 

La France sera blanche, et sage, et vieille. La France sera pure - dans son linceul.

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8 octobre 2009 4 08 /10 /octobre /2009 10:06

Yvonne.

 

Tu n'es plus que silence, mais un silence atroce tonitruant. Depuis des mois, des années, tassée sur toi-même, à repousser de toutes tes forces l'horreur du vide devant toi.

Tu as perdu contact. On dit que tu es sourde, mais dans ta tête, abominable cauchemar ! grondent, hurlent les affolants vacarmes de toutes tes luttes, de toutes tes souffrances, de tous tes deuils, qui explosent en grincements, en cris, en déchirures. Tu n'entends plus les voix qui te parlent, mille voix ont pris la place.

Tu ne vois plus ; ce n'est pas un doux brouillard gris, mais des fulgurances, des incendies, et ce mur terrifiant où s'agitent des ombres.

Tu as perdu tous ceux que tu aimais. Depuis combien de temps, pas une caresse sur ta main, ta main froide ? Mais ce contact-là ne serait plus qu'une brûlure.

Tu es seule, mais envahie de morts, de souvenirs qui se bousculent. Tu as perdu les noms, les visages, jusqu'à ton propre nom. La tâche blanche où se perdent les mots gagne lentement jusqu'aux bords ultimes de ta conscience. Tu n'es plus qu'elle, tu te fonds en elle - jusqu'à l'épouvante.

L'espace de ton regard s'est rétréci. Il se rapproche, inexorablement, et t'étouffe. Tu as perdu tes repères. Tu es dans une chambre anonyme. Les visages sont anonymes. Tu n'as plus de présent, et tu ne comprends pas.

"Pourquoi suis-je ici ?" nous dis-tu souvent. Pourquoi ?

Naufragée du temps, naufragée du monde, enfermée dans une douleur qui n'aura de fin que dans une mort que tu ne sais même plus attendre... Tu n'as plus de refuge que dans le sommeil, ce lourd sommeil sans rêve.

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