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Le blog d Artemisia L
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Mauvais goût…

Mauvais goût…

Un Amour de Swann :

 

Voilà typiquement une œuvre qui fait le bonheur du professeur… tant qu’il n’essaie pas de communiquer son plaisir à ses élèves ! Je suis presque sûre que le comique intense dégagé par le salon Verdurin, et même par le personnage de Swann, leur échappera presque totalement…

Comment y comprendraient-ils quelque chose ? Tous les codes sur lesquels fonctionnent ces milieux si opposés et si semblables à la fois leur sont radicalement étrangers. Y a-t-il encore des salons où l’on se rend chaque soir pour écouter un pianiste, ou se livrer à l’art si délicat de la conversation ? L’abyssale vulgarité de Madame Verdurin leur apparaîtra-t-elle, sous le masque d’une pseudo politesse ?

 

Eux aussi, pourtant, sont snobs à leur manière, et repèrent immédiatement, sans avoir besoin de réfléchir, celui ou celle qui « détonne »… qui ne connaît pas les mêmes musiques qu’eux, ni les mêmes séries télévisées, qui ne maîtrise pas le même vocabulaire, les formules allusives, les abréviations, les métaphores destinées avant tout à reconnaître le « fidèle » de l’étranger…

 

Swann : un vrai mondain égaré dans un faux salon, une caricature de salon. Et, naturellement, c’est lui qui paraît faux, vulgaire, décalé… de même que les époux Verdurin auraient l’air de vaches dans une volière, si d’aventure ils osaient s’aventurer chez ceux qu’ils nomment, faute de jamais pouvoir prétendre être reçus par eux, les « Ennuyeux ».

 

Proust nous brosse le portrait d’une société très hiérarchisée, où, quoi que l’on fasse, l’on ne peut jamais s’intégrer hors de sa classe, ni au-dessus, ni en-dessous. L’on peut, provisoirement et superficiellement, y être admis un court instant. Mais il arrivera toujours un moment où l’on vous fera comprendre que vous êtes de trop, que vous ne comprenez rien, que vous n’êtes pas « dans la note » – tout en se gardant bien, naturellement, de vous donner les clés qui vous permettraient d’appartenir pour de bon à ce milieu…

 

Comment réagir, pour ne pas perdre la face ? La pire des solutions consiste à vouloir, à tout prix, donner le change. On ne trompe personne, et il se trouvera toujours une langue perfide pour faire allusion à vos origines peu reluisantes…

Ou bien, on peut les revendiquer haut et fort, et, puisque l’on ne peut s’intégrer, se poser en observateur extérieur, souvent amusé, parfois ironique, toujours critique, du ridicule des autres. Mais c’est leur faire beaucoup d’honneur…

 

A moins que l’on n’opte, définitivement, pour la carapace stoïcienne ? Ne pas se laisser entamer par ce que l’on ne peut éviter ; prendre avec la même indifférence la sympathie et le mépris, les compliments et les perfidies… Mais qui peut se targuer d’une pareille force d’âme ?

 

Relisons Swann : après tout, l’on est toujours le ridicule de quelqu’un. Les Verdurin sont des monstres de bêtise, de méchanceté et de vulgarité ; mais les « vrais » mondains ne valent pas mieux.

 

Imaginons un instant  ces fins bourgeois, ces mondains qui savent toujours, par instinct, comment nouer un foulard, choisir un vin ou un parfum, converser exquisément. Et transférons-les, soudain, sans un milieu qui leur est étranger, dont ils ignorent tous les codes… Disons : un plateau de cinéma, la salle de rédaction d’un journal, une salle des profs… Et les voilà, instantanément, gauches, inhabiles, gaffeurs, en un mot ridicules !

Voilà qui devrait nous consoler de nos impairs d’éternels déclassés… Mais non. Car finalement, le pire des maux, c’est la solitude à laquelle tout cela nous condamne…