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18 novembre 2010 4 18 /11 /novembre /2010 17:07

Si la plupart des poètes sarthois se fédèrent ou du moins se reconnaissent dans les associations existantes, tel n’est pas le cas d'Yves Mazagre, ce poète solitaire, qui ne veut appartenir à aucune chapelle.

Né à Toulon en 1927, Yves Mazagre, de son vrai nom Henry Lelièvre, fut médecin généraliste et gynécologue de1952  à 1989. Il fut également Maire adjoint du Mans auprès de Robert Jarrry,  délégué à l'action culturelle de 1977 à 1995. A ce titre, il fonda le « Forum Le Monde Le Mans », consacré à la philosophie, qui se tient chaque année au mois de novembre, ainsi que les « Carrefours de la pensée », davantage consacrés à des questions d’actualité, et dont il est le co-président..

 

L’œuvre d’Yves Mazagre est une œuvre de maturité ; s’il ne m’a pas été possible de trouver son premier recueil, Chair vive, publié chez Seghers, en revanche tous les autres s’échelonnent entre 1996 et 2002, alors que l’auteur était déjà âgé de soixante-neuf ans et avait abandonné la vie politique. Ainsi peut s’expliquer l’un des mythes récurrents de cette poésie : celui de l’agave, cette plante mystérieuse qui ne fleurit qu’une fois, au terme de sa longue existence. L'un de ses recueils s’intitule en effet L’Agave s’impatiente… mais les Considérations sur les déluges, paru en 2002, comportent déjà une partie dont le titre est « L’esprit des agaves », et cette métaphore court à travers toute l'œuvre.

 

S’il fallait qualifier d’un mot la poésie d’Yves Mazagre, nous pourrions dire qu’il s’agit d’une poésie du grand large. Par ses thèmes, tout d’abord : l’auteur revendique sa qualité de marin, comme en témoignent de nombreux poèmes, en particulier « Les Signes de la Mer » :

 

« Ils me pressaient de prendre la mer…

Robinson, Bougainville, Cook, Darwin, sans parler des autres migrateurs de mes pensées, m’annonçaient une route favorable.

Même mon père qui fut marin et me connaissait à peine – sans doute n’étais-je pas son meilleur fils.

 

Je me suis hissé sur les épaules de l’éléphant océan.

 

Il en est résulté d’étonnantes familiarités. [...] »

 

                                Le Royaume singulier, p. 58.

 

 

Yves Mazagre se fait le chantre des espaces marins, des îles, de leurs sortilèges parfois trompeurs ; dans une langue somptueuse et sensuelle, il évoque leur luxuriante végétations, et leurs habitants : des poulpes aux requins, des mérous aux méduses, c’est toute une vie qui s’anime sous nos yeux – une vie d’autant plus somptueuse qu’elle est menacée ; en effet la fin inéluctable de ce monde, la destruction causée par l’homme, l’horreur qui en résulte, obsèdent le poète : la beauté du monde est tragique.

Yves Mazagre a recours aux mythes, et tout d’abord à celui de Noé, qui constitue une constante de son œuvre : on le trouve tout d’abord dans « Noé, Journal du déluge », paru en 1998 dans le recueil Le Royaume singulier : Noé, le narrateur, un vieillard, dirige un navire en perdition sur un monde envahi par les eaux, d’où tout continent a disparu, et avec lui tout mouvement, toute lumière, toute couleur ; les hommes embarqués dans cette navigation immobile ne connaissent la beauté du monde antérieur que par de vieux livres trouvés dans les cales, et cette découverte leur cause une intolérable souffrance. Noé réapparaîtra dans L’Agave s’impatiente, dans lequel le poète nous propose de « Nouveaux fragments du journal de Noé. »

Dans le Royaume singulier, Yves Mazagre donne ensuite la parole aux poulpes, « têtes pensantes sur huit bras », qui ont connu le Déluge et lui ont survécu, mais ont manqué l’aventure de la vie terrestre ; leur royaume à présent est menacé par « l’espèce à deux jambes », les hommes.

D’autres mythes parcourent cette œuvre, par exemple celui de l’oiseau plongeur, qui donne son titre au premier recueil de 1996, et y figure dans la « Parabole du lac », ainsi que dans un texte intitulé « Une écriture d’une ardeur inexpliquée », que l’on retrouve dans la Théorie des impostures, en 2000 :

 

Une écriture d'une ardeur inexpliquée

 

Il y a quelque chose de difficile à comprendre dans l'ardeur des oiseaux plongeurs, quelque chose d'irrésistible et de brutal qui s'apparente à un cri.

 

Quand je parle d'un cri, c'est une image, ils ne se servent que rarement de leurs cordes vocales. Leur cri, ce serait plutôt ces milliers de milles qu'ils tracent au-dessus des océans dont ils savent pénétrer les deux faces du miroir.

 

Souvent, tout en planant ou battant mécaniquement des ailes, ils s'endorment car dans ces voyages ils ne se posent pour ainsi dire jamais.

 

Ni la faim, ni aucune nécessité sordide ne les poussent à quitter les rivages pour ces interminables périples

 

Où chaque palpitation de leur voilure inscrit un mot dans l'espace,

 

Une écriture issue des premiers balbutiements du vol des reptiles qui ne se déchiffre pas sans réflexion.

 

Savante à la longue dans la dialectique des vents, elle n'hésite pas à traverser les vertiges des cyclones de même que l'extrême confusion de ces calmes gigantesques où se mêlent le ciel et la mer.

 

Pantelante de tant d'oiseaux morts que porte l'oiseau vivant.

 

Est-ce une révolution grosse d'un monde nouveau qu'elle annonce dans les nuages ? Est-elle un geste simplement machinal et nullement symbolique dont la science n'ouvre sur rien, n'empêche rien de cette décomposition dont l'odeur ténue mais de plus en plus obsédante envahit l'air ?

 

Il n'est pas évident qu'elle ait un sens.

 

                    Yves Mazagre, La Théorie des impostures, Librairie-galerie Racine, coll. « La Pierre faillée », 2000, p. 9.

 

 

Si nous avons cité intégralement ce poème, c’est qu’il nous semble emblématique de l’œuvre d’Yves Mazagre : on y reconnaît en effet l’intérêt passionné du poète pour les créatures de la mer, le sens symbolique qu’il leur accorde – ainsi le vol de l’oiseau plongeur est-il à la fois un cri, une écriture dont il faudrait déchiffrer le sens… – et aussi le sentiment d’un monde en décomposition, qui avance inexorablement vers sa fin, comme en témoignent les dernières lignes.

 

Poésie du grand large aussi par son ampleur : Yves Mazagre rejette les formes étriquées ; son souffle déborde les limites étroites du vers. Non que celui-ci soit totalement absent ; on en trouve quelques exemples, dans L’Oiseau plongeur, p. 12 (« La Parabole du lac », un sizain composé de décasyllabes, octosyllabes, d’un hexasyllabe et d’un tétrasyllabe) et p. 31, court poème de seize vers libres, sans titre, évoquant l’effroyable bonace qui fige tout mouvement.  D’autres poèmes en vers figurent également dans les recueils suivants, afin de créer une respiration entre deux textes de plus grande ampleur.

Mais l’essentiel de son écriture s’apparente au verset, dont on peut voir un exemple dans le poème cité ci-dessus : de longues phrases rythmées, qui souvent débordent même l’espace de la strophe, avec parfois l’alternance de phrases plus brèves, averbales : « pantelante de tant d’oiseaux morts… » ; tandis que le poème s’achève sur une formule lapidaire – et décevante : « Il n’est pas évident qu’elle ait un sens ».

Les textes d’Yves Mazagre s’étendent donc largement, sur deux pages ou davantage ; ils s’apparentent assez souvent à un récit : c’est le cas, dans L’Oiseau plongeur, du « Monstre », suite de cinq poèmes dans lequel le criquet symbolise l’être humain, par son instinct grégaire et son caractère destructeur : le narrateur est un criquet doué d’une conscience… On retrouve ce caractère narratif bien évidemment dans le mythe de Noé, mais également dans bien d’autres poèmes, dont certains s’apparentent à une autobiographie fictive.

 

L’œuvre d’Yves Mazagre se place sous l’égide de Rimbaud, Lautréamont – souvent cité en exergue – ou encore Nietzsche.  C’est une poésie qui cherche à déchiffrer l’énigme du monde, de ses origines et de son destin ; une poésie qui interroge les mythes, mais dénonce l’imposture de la religion, avec une vigueur nietzschéenne :

 

« Oubliai-je qu'aux yeux de l'Eternel, fût-il un nouveau-né, voire un fœtus, nul ne saurait être innocent?

 

Et le plus monstrueux, c'est qu'avec le Nouveau Testament il décrète qu'il ne lui suffit plus que nous lui obéissions. Désormais il exige la plénitude de notre amour.

Mais comment pourrions-nous l'aimer, le sachant coupable du supplice de son fils, pitoyable victime qui par révolte et commisération s'était fait homme à notre image, et que par jalousie, il a monstrueusement abandonné au jardin des oliviers ?

Assassinat dont il a savouré le calice, tentant de nous convaincre que nos mains aussi s'étaient lavées dans ce sang. »

 

« Beauté de la nature et monstrueuse mauvaise foi de l’Eternel », in La Théorie des impostures, Librairie-galerie Racine, coll. « La Pierre faillée », 2000, p. 90.

 

Tel l’Ulysse de Dante – mais c’est plutôt à celui d’Homère qu’Yves Mazagre fait allusion dans Le Royaume singulier, revenu désabusé à Ithaque –, le voyageur tente d’atteindre la connaissance, de saisir le sens de l’univers qui s’offre à lui – un sens qui souvent se dérobe, comme en témoigne le dernier vers du poème « Une écriture d'une ardeur inexpliquée » cité plus haut.

 

Si la poésie d’Yves Mazagre présente une grande diversité de tons – on y trouve même une veine satirique, comme la trilogie du « bon temps » dans Le Royaume singulier, trois poèmes en vers très brefs où il accable de sarcasmes une jeunesse insouciante et mécanisée – l’essentiel demeure un lyrisme sensuel, qui aime les jeux sonores, les noms précis, voire savants (Yves Mazagre a été médecin, et l’on retrouve souvent un vocabulaire médical et scientifique dans ses textes), évocateurs d’une réalité riche et vivante ; un lyrisme fondé sur des images, des métaphores, et touchant même parfois au fantastique, comme dans « Les inséparables » (Le Royaume singulier, p. 46-47), dans lequel le narrateur se dit envahi par des animaux monstrueux, dont il ne peut se débarrasser qu’en les décrivant.

Le thème de l’écriture traverse également toute l’œuvre d’Yves Mazagre, comme en témoignent de nombreux poèmes tels que celui-ci :

 

Terres levées, nous avons découvert des douceurs nouvelles à la boulangerie des mots :

Mots miroirs, mots intimes, mots échangés, royaume du matin, mots offerts ou partagés, ils nous dédoublent sans nous confondre.

Leurs rumeurs, leurs murmures, leurs repas de fêtes nous reconnaissent et nous désignent à nous-mêmes,

Nous construisent désormais une grammaire plus sensible.

Nous façonnent un visage dans la multiplicité qui nous étouffe.

 

Notre émotion nous a créés.

C’était la seule solution. »

 

« Les Cartes heureuses »,  Le Royaume singulier, p. 64

 

Enfin, il s’agit d’une poésie en prise directe sur le réel, qui traite de problèmes d’aujourd’hui : la disparition de nombreuses espèces et la destruction de notre environnement (« Les Murs peints », dans L’Oiseau plongeur) mais aussi des allusions aux massacres du Rwanda, un adieu un peu mélancolique aux « Trois redingotes », Marx, Engels et Lénine, ou une célébration des jeux olympiques de Sydney, auxquels il consacre la seconde partie de la Théorie des Impostures en 2000, et Le Muscle et la poésie en 2002.

 

Si la collaboration avec le peintre sarthois Roger Blaquière aurait pu créer un lien entre Yves Mazagre et « Donner à voir » – Blaquière ayant travaillé, notamment, avec Michèle Lévy –, il semble cependant que le poète se tienne rigoureusement à l’écart de tout mouvement, aussi bien les avant-gardes dont le formalisme lui est étranger, que « Donner à voir » : d’ailleurs Yves Mazagre publie son œuvre dans les maisons d’édition parisiennes, Seghers d’abord, puis Le Milieu du jour, et enfin la Librairie-galerie Racine[1]. Par son lyrisme ample et sensuel, ses préoccupations métaphysiques et philosophiques, Yves Mazagre tranche singulièrement parmi les poètes sarthois ; farouchement indépendant, il ne participe guère aux manifestations organisées par l’une ou l’autre association, et s’il figure parmi les auteurs des « vingt-quatre heures du Livre », c’est au stand du Comité des écrivains du Maine… Yves Mazagre est donc bien un « électron libre » dans la poésie sarthoise.

 

Bibliographie :

·         Chair vive ( Pierre Seghers ) épuisé. L'auteur en possède quelques exemplaires.

·         L'oiseau plongeur ( Le Milieu du jour, 1996 )

·         Le Royaume singulier ( Lgr 23 rue Racine 75006 Paris, 1998 )

·         La théorie des impostures ( Lgr, 2000)

·         L'agave s'impatiente  ( Lgr, 2001)

·         Considérations sur les déluges (Lgr, 2002) illustré par Alain Breton

·         Thérèse (éditions de l'Amandier, 2004)

·         Suzanne (éditions de l'Amandier, 2005)

·         Protée (éditions de l'Amandier, 2007)

·         Sur le fil d'un présent continu / Iles flottantes,Illustrations de Pierre DUBRUNQUEZ, Préface de Gilles LAPOUGE

·         René Renais, préface de Roger-Pol Droit, images de Roger Blaquière, Alain Breton, Pierre Dubrunquez, Richard Rak, éditions de l'Amandier, 2009

      ·    La Lutte finale (Lgr, 2010)

      ·    Mise en gardeLa Lutte finale II (Lgr, 2011)


                  Ouvrages d'artistes :

 

  • Le Muscle et la poésie avec Roger Blaquière, 2000
  • Le Miroir des Bonobos avec Claude Ribot, 2002
  • Ulysse le consommateur avec Richard Rak, 2003  


[1] Fondée en 1980 par Guy Chambelland, la Librairie-galerie Racine publia également Serge Brindeau, et créa l’Association « Le Pont de l’Epée » pour la défense et l’illustration de la poésie. Son actuelle directrice, Elodia Turki, définit ainsi l’œuvre éditoriale de la LGR : « La LGR n'est ni une école qui dicte ni une avant-garde qui guide. Rejetant toute conception élitiste ou idéologique qui manierait le mépris et la censure, elle défend et respecte une large pratique de l'écriture poétique dans le cadre d'un droit fondamental de l'individu : le droit à l'être. Ses repères sont clairs et exigeants, tant dans son activité éditoriale que dans ses manifestations poétiques (ainsi du Festival de Poésie de Paris, lors du Printemps des Poètes). L'écriture poétique, plus qu'un jeu de mots ou d'émois, est une quête pour structurer son identité à son expérience intérieure, besoin vital et enjeu d'être pour un sujet, un autre et un monde plus réels et plus complets, unissant le sens du langage au sens de l'existence selon la liberté et l'authenticité de chacun : privilégier l'émotion, bien viser l'âme ou l'être, délivrer la beauté, dans la présence et la coïncidence du monde. Langage de l'être qui ne triche pas avec l'être, la poésie instruit l'authenticité émotionnelle de la vie. » (entretien accordé à Emmanuel Hiriart en janvier 2002, pour le site Muse :  http://muse.base.free.fr/musenta.)

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commentaires

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